« L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence » (Averroès)
Averroès, un libre penseur en butte à l’intolérance religieuse de son temps
La citation d’Averroès, le philosophe commentateur du livre sacré du Coran et d’Aristote, résume, dans un raccourci fulgurant, prémonitoire et quasi prophétique, toute la problématique de l’intolérance religieuse de son temps reconduite de façon cyclique. Son rationalisme et sa foi musulmane sont indissociables et pourtant incompatibles au regard des préceptes religieux en vigueur. Il prêche et milite en faveur d’ une relecture interprétative des textes sacrés du coran et non pour une soumission aveugle à leur sens littéral. Or, aux œillères des intégristes religieux, prétendre que l’esprit de Dieu peut se réduire au langage humain est une hérésie. Et ceux qui s’opposent à l’interprétation du coran en imposent une lecture monolithique « au pied de la lettre ».

L’argument du film
La scène inaugurale de Le Destin, magistralement filmée comme un sinistre prologue, montre crûment un disciple d’Averroès en Languedoc, consumé continument par les flammes au bûcher des hérétiques, tandis que ses commentaires servent de combustible. Dans un ultime râle, le supplicié martyr s’en remet à son fils à qui il donne instruction de rejoindre le philosophe en terre andalouse de sorte qu’il fasse le nécessaire pour préserver la propagation de ses livres.
A supposément Cordoue (Chahine tournera en fait en Syrie et au Liban), Averroès (Nour El Sherif) a réuni autour de lui un aéropage de disciples qui étudient ses écrits, les consignent et les recopient pour en préserver la trace. L’Andalousie est administrée par un calife avisé politiquement qui bien qu’en affinité avec Averroès , s’insurge contre un culte religieux qui menace de le renverser. Il a deux fils: l’un, Nasser, disciple du philosophe qui dissimule un amour pour une roturière gitane et l’autre, Abdallah, fêtard entiché de musique et de danse attiré à l’insu de son plein gré par la ruse dans le camp des fondamentalistes. Pour déjouer les visées de conquête du pouvoir du cheik Ryad aligné avec la mouvance intégriste, le calife se voit contraint de sécuriser sa gouvernance en désavouant Averroès devenu compromettant. La thèse du film reconduit l’idée qu’une croyance religieuse qui n’est pas sous tendue par un débat libre n’est pas une croyance qui mérite qu’on y adhère..
Nul n’est prophète au pays de Youssef Chahine..
Youssef Chahine est sans contredit un humaniste et une personnalité attachante au sein du cinéma panarabe. Fils d’Alexandrie (ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Alexandrie érigée à la gloire d’Alexandre Le Grand, le conquérant, signifie « défenseur de l’humanité ») qui demeurera son port d’attache, « Jo », comme d’aucuns avaient coutume de l’apostropher familièrement dans les rues du Caire, s’est taillé une solide réputation de conscience politique et d’esprit libre. 58 ans de carrière cinématographique auront forgé son destin d’égyptien en résistance. Sa filmographie singulière est à la confluence de tous les genres.

Son 33éme film, Le destin, est la synthèse d’un genre hybride qui entrecroise la recréation historique, le mélodrame passionné et la comédie musicale intimiste d’une gaîté exubérante; un peu à la manière des divertissements bollywoodiens utilisant tous les ressorts d’un cinéma populaire: drame, chants et chorégraphie..
Comment rendre par l’image les luttes intestines religieuses dans une forme didactique qui soit divertissante ?
C’est la gageure relevée par Le Destin. Les questions de croyances religieuses et particulièrement l’intolérance, le fondamentalisme et le fanatisme sont envisagées sous un prisme populaire. L’imaginaire de Chahine l’emporte sur la carte postale et il transpose au Liban et en Syrie l’Andalousie qu’il fantasmait. Il y instille son amour du flamenco qui mêle la mélopée arabe et un rythme occidental et se laisse transporter par la musique et les chansons. D’un kitsch consommé, les scènes de danse et de musique font figure de pauses « extatiques » dans un drame politico-religieux tout en tensions. Sous son vernis fastueux, 200 ans avant l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, le film exprime la révérence et la référence au savoir livresque.
En retrait des théocraties qui peuplent le monde arabo-musulman, Chahine se prend à rêver de multiculturalisme, d’un cinéma expansif qui parcoure la carte du monde dans un cosmopolitisme auquel il vouera une bonne partie de son existence comme ambassadeur militant pour un cinéma arabe de l’unification.

Inquisition des sectateurs fondamentalistes
Selon une narration polyphonique, Le destin brosse le combat d’Averroès, philosophe, théologien et juriste de l’Andalousie du XII éme siècle aux prises avec les intégristes islamistes de son temps qui ne tolèrent pas ses réinterprétations du Coran. Averroès qui veut dire « Le Commentateur » est un disciple d’Aristote dont il approfondit la pensée et applique les préceptes dans la vie courante. Ainsi ne voit-il pas de contradiction entre la philosophie et la révélation de la loi divine. Et c’est là qu’il va se heurter à l’inquisition des sectateurs pour qui l’interprétation des textes sacrés est sacrilège et pour qui Averroès est un hérétique. Chahine est Averroès. Comme lui, il a la volonté d’un créateur qui entend être maître de son oeuvre et pouvoir la faire circuler librement. Ses disciples et prosélytes propagent ses écrits en les copiant pour leur assurer une pérennité dans le temps.
En guise de prologue, l’on assiste à la mort spectaculaire au bûcher de l' »hérétique » qui a enfreint l’interdiction de traduire Averroès. A la même époque, L’Inquisition en Europe chrétienne exception faite de l’Angleterre supplicie sans considération les propagateurs d’idées sur le bûcher pour hérésie quand les Arabes font montre de civilité en se contentant de réduire les idées en cendres comme à l’épilogue du film où Averroès assiste impuissant à l’autodafé des ouvrages de toute une vie, 200 ans avant l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. « Vos livres sont en sûreté en Egypte » lui chuchote un disciple. La fatwa que les fondamentalistes lancent contre Averroès et ses disciples s’applique t’elle tout autant au film ? On est en droit de se le demander.

Le Destin s’adresse frontalement à son public. Le film est tout entier une ode à la philosophie et à l’art à travers une réflexion sur l’obscurantisme politico-religieux dans sa lutte occulte contre une pensée libre qui rejette tout dogmatisme. La chorégraphie musicale devient une forme affirmée de résistance à la logique totalitaire imposée par les fanatiques islamistes. Devenu un de ces sectateurs à son tour, Abdallah est taraudé par son désir de danser malgré tout, pratique sévèrement condamnée par les fondamentalistes. Le calife, en tant que souverain, et même s’il partage une certaine complicité avec Averroès, exprime son absolutisme en refusant toute concurrence sur le plan des idées.
« Les idées ont des ailes, personne ne peut arrêter leur envol » (Averroès)
La fresque religieuse tend à démontrer de manière intemporelle qu’il n’est pas aisé de museler voire de réprimer les pensées. Tant le supplice du bûcher infligé à l’hérétique que les ouvrages du philosophe brûlés en autodafé prouvent la persistance des idées en dépit de tous les obstacles rencontrés. L’épigraphe final établit que les pensées ont des ailes qui permettent leur envol que personne ne peut entraver d’aucune façon.
Laissons à Youssef Chahine le mot de la fin alors qu’il débattait de son film avec Michel Ciment quelques jours avant sa sortie nationale (française) en salles: « Vous ne pouvez pas empêcher les idéologies d’atteindre le peuple ni en brûlant les livres ou les personnes ni en interdisant les films » Le cinéaste maronite faisait allusion en substance à la censure par les islamistes de son film L’émigré sorti en 1994. La controverse venait de ce qu’en chantre d’un métissage et multiculturalisme, il livrait dans ce film une nouvelle version fascinante de la Genèse.
Le destin adresse un message d’avertissement en sous texte et en filigrane. Il n’est pas que la recréation d’une lutte religieuse entamée huit siècles auparavant mais un avertissement du retour cyclique de la menace d’une intolérance fondamentaliste. Simple et même naïve dans son expression populaire, la fresque traduit le conflit larvé entre rationalisme de la pensée libre et fondamentalisme des idées religieuses qui perdure toujours de nos jours. Prix spécial du Jury au festival de Cannes de 1997.
*Le bûcher des vanités du titre de notre chronique fait allusion au moine prédicateur dominicain Jérôme Savonarole qui, devenu maître de la ville de Florence dirigée par les Médicis, fait ériger un bûcher sur la place afin que les habitants y brûlent livres et biens matériels pour se purifier de l’appât de lucre et du péché de narcissisme. Par une sombre ironie du sort, alors qu’il est déclaré hérétique sous l’administration des Borgia, il sera pendu et brûlé sur la même place le 23 mai 1498.
*Le Destin est actuellement visible en salles dans une version restaurée 4K distribuée par Tamasa
NDLR: cette chronique a été dûment élaborée par un chroniqueur sans l’assistance de l’I.A. ni d’un quelconque algorithme




