Pâques sanglantes : entre tragédie antique et western conventionnel

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Le cinéma néo-réaliste de Giuseppe de Santis exalte la choralité et le lien cosmique entre les paysages ruraux du Latium et leur population vivant en complète autarcie et dans un enracinement profond à une terre inhospitalière. D’amples travellings et mouvements d’appareil à la grue assument cette transition entre le décor naturel agreste et les protagonistes en proie à des luttes intestines ou des rixes claniques. Dernier volet de la trilogie paysanne de Giuseppe de Santis, Pâques sanglantes est une tragédie grecque au dénouement cathartique. Relecture ..

« Le néo-réalisme n’est pas mort de mort naturelle; c’est un assassinat d’Etat auquel ont contribué certains membres de la Démocratie Chrétienne, des campagnes de presse extrêmement violentes et bien orchestrées, des pressions en tout genre, une certaine production rose et rassurante.. » (Giuseppe de Santis pour La Reppublica en 1981)

Pâques  sanglantes (1950) clôt le triptyque de Giuseppe de Santis sur la paysannerie entamé avec Chasse tragique (1947) mettant en scène les paysans de la Romagne qu’il poursuit avec Riz amer (1949) sur les mondines de la vallée du Pô. Il agence ce dernier volet comme une tragédie grecque dans la région reculée de Ciociara au contact des bergers exploités.

La force mélodramatique d’un poème épique en décors naturels

Pâques sanglantes ne déroge pas à l’influence prépondérante du film noir américain déjà prégnante dans Riz amer (hyperlien de mon article).  Dans la continuité, on y retrouve les ingrédients narratifs qui conjuguent les archaïsmes et la misère noire d’une frange rurale confrontée à l’avidité peu scrupuleuse de profiteurs de guerre. Giuseppe de Santis a une propension à traiter des injustices du monde paysan avec la force mélodramatique d’un poème épique dans les décors naturels magnifiés par une caméra virevoltante. Conjuguant lyrisme idéologique et  didactisme populiste dans des plans-séquences virtuoses, il visualise les superstitions archaïques des paysans victimes de leur ignorance, de leur faiblesse atavique et d’un sentiment d’infériorité assumés.

Star-system et canons de beauté féminine

Fort du succès d’audience engrangé par Riz amer, le cinéaste manifesta l’intention de recaster  Silvana Mangano mais elle se trouva enceinte du producteur Dino de Laurentiis au moment du tournage.  Lucia Bosé endossa par défaut le rôle dévolu à la Mangano comme celle-ci avait endossé par défaut le rôle de la jeune mondine Silvana dans Riz amer pour lequel Lucia Bosé était initialement pressentie. Evinçant Gina Lollobrigida et d’autres compétitrices émérites, cette dernière fut élue Miss Italie en 1947 à l’âge de 17 ans. Les concours de beauté et la photogénie des stars féminines naissantes autant qu’un passage obligé de casting présidèrent aux destinées cinématographiques de Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Silvana Pampini, Silvana Mangano, Eleonora Rossi Drago et Gianna Maria Canale et tant d’autres.. Le star-system venu en droite ligne de l’invasion du cinéma américain  impose peu à peu de nouveaux standards dont les maggiorate, ces actrices révélées pour leurs formes généreuses

Pour sa première apparition à l’écran, Lucia Bosé incarne Lucia Silvestri, , la fille d’un couple de paysans miséreux de la région de Ciociara, dans la campagne montagneuse du Latium, entre Naples et Rome. Les ciociari désignent les bergers par leurs chaussures. Elle est amoureuse de Francesco Dominici (Raf Vallone), un pâtre farouche qui a servi dans l’armée italienne durant la seconde guerre mondiale où il fut fait prisonnier pour revenir au pays seulement au terme des hostilités, démobilisé. A son retour, son troupeau de moutons a été volé par Agostino Bonfiglio (Folco Lulli) , un paysan retors et peu scrupuleux, profiteur de guerre et despote local. Bonfiglio ambitionne de devenir un grand propriétaire foncier « latifundiaire ». Pour parvenir à ses fins, il convoite et s’approprie le cheptel des bergers-éleveurs en usant de la violence, de l’intimidation et de toutes les ruses et fourberies dont il est capable tout en s’alliant à Gaetano,  un propriétaire terrien puissamment implanté. Bonfiglio a des vues sur Lucia pour en faire sa femme. Ce faisant, il convainc les parents leur promettant un meilleur train de vie.  Alors qu’ils sont tenus sous le joug de Bonfiglio, les pastoralistes finissent par s’insurger et se liguent entre eux dans un sursaut collectif pour défendre Francesco rendu coupable d’un vol qu’il n’a pas commis puisqu’il n’a fait que récupérer son troupeau..

De Santis est originaire de Fondi dans le Latium, une région arriérée et inhospitalière qu’il connait comme sa poche. Toutes les composantes du western classique sont dès lors réunies: les conflits entre clans familiaux rivaux, la vengeance, les paysages agrestes, le décor escarpé, l’environnement rustique, la lutte stoïque d’un individu injustement accusé face à une communauté archaïque et conformiste tenue en coupe réglée . Le cinéaste défend une position marxiste qui est celle de la solidarité de classe face à l’oppresseur capitaliste. Une population rurale aboulique, caractérisée par une inaptitude pathologique à prendre des décisions, paralysée qu’elle est par la peur, se réveille brusquement de sa torpeur par le fait d’une occurrence injuste. Celle qui condamne Francesco au bannissement.

 

De Santis revisite les stéréotypes de la tragédie antique et du western classique..

Giuseppe de Santis insuffle au drame paysan le désir de vengeance qui propulse le mélodrame aux confins de la tragédie grecque et du western classique. Les villageois compose le choeur antique quasi inamovible. Le héros se débat dans les affres de prouver son innocence face au mutisme des villageois. On assiste à une sorte de représentation inversée d’Electre où le paysage reflète une cruauté ineffable condamnant d’avance les protagonistes à un sort funeste.  Epaulé par son directeur de la photographie, le cinéaste compose avec la  « couleur locale » et la configuration graphique du paysage en jouant sur les contrastes. L’extrême mobilité de la caméra embrasse la colline aride et la vallée d’oliviers dans un seul mouvement.  Dans cette résurgence de tragédie antique, Raf Vallone apparaît un instant en gardien protecteur, un mouton sur les épaules, comme pour signifier toute cette symbolique de la « brebis égarée de retour au bercail face à son agresseur.

Dans la première scène anthologique, De Santis fait jouer Raf Vallone et Lucia Bosé face caméra de façon théâtrale sans que leurs regards se croisent un seul instant dans la plus pure tradition du théâtre antique. Le lyrisme tragique des images, la transhumance des troupeaux de moutons vers de nouvelles pâtures entre escarpements de saillies rocheuses et vallées peuplées d’oliviers,  l’enracinement à la terre aride du paria rebelle, éternel proscrit, la conspiration du silence, tout participe d’un pathos tragique.

Dix ans plus tard, avec Bandits à Orgosolo, Vittorio de Seta retrouvera ce lyrisme poétique des images dans un western sarde où le pastoralisme, le nomadisme des bergers confrontés à la déshérence et la transhumance des troupeaux ovins vers de nouvelles pâtures sont à nouveau au centre de leurs préoccupations alors qu’ils s’arcboutent désespérément à leur activité menacée d’extinction.

Pâques sanglantes ressort en salles et en versions restaurées 4K en même temps que Riz amer grâce au concours du distributeur Les Acacias.

NDLR: cette chronique a été documentée, sourcée et élaborée par un journaliste sans l’assistance de l’IA ni d’un quelconque algorithme.

Titre original : Non ce pace tra gli ulivi

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