Au cinéma, il vaut mieux se méfier des lieux qui ont tout pour plaire : hôtels de luxe, clubs de vacances cinq étoiles, stations balnéaires paradisiaques… : depuis toujours, les réalisateurs aiment montrer la fracture qui se cachent derrière ces établissements en apparence parfaits en faisant la critique de la classe sociale privilégiée qui cache des secrets tellement sombres qu’elle ne peut que ternir ces destinations de rêve. En parallèle et de manière contradictoire, les récits qui font la part belle à la puissance de la communauté et à l’humanité des individus sont ceux qui mettent en scène des groupes de marginaux dans des lieux plus modestes : Sean Baker l’a parfaitement montré il y a quelques années dans The Florida Project, où les vies de différentes personnes s’entrecroisaient dans un motel de la banlieue de Disney World. Aujourd’hui, en 2026, c’est au tour d’Alain Raoust de montrer les joies, les peines et les amours des habitués d’un petit camping dans Un champs de fraises pour l’éternité, conte des temps modernes sur un groupe de personnages décalés, parfois absurdes mais attachants.

Installé au bord d’un lac au milieu de nulle part, le camping « Le Temps des Cerises » semble venir d’une autre époque : l’action a beau se passer de nos jours, il se dégage de ce lieu une ambiance qui rappelle les années 1970 avec ses tentes, ses vieux bungalows et sa station de radio, dirigée et animée par Serge Pomalovski (Philippe Rebbot). En plus de passer quelques musiques classiques, il se sert de ce support pour partager ses peines de cœur avec un auditeur unique : lui-même. Car dans ce camping, les personnages sont à la recherche de l’âme sœur : qu’ils soient encore jeunes ou plus matures, chacun recherche sa moitié et envisage déjà l’avenir. Ainsi, au milieu des bois, le jeune Raymond (Quentin Dolmaire) construit ce que le spectateur voit comme une simple cabane en plein air mais ce que lui voit déjà comme sa future maison du bonheur avec sa nouvelle petite amie. Même si la figure de l’habitat varie avec l’âge, il reste l’objectif à atteindre pour tout ceux qui cherchent le bonheur dans un lieu dont le monde extérieur s’est détaché.
Cependant, même si les personnages semblent vivre à l’écart de la génération actuelle, ils n’en demeurent pas moins grandement influencés par elle, comme en témoignent leurs surnoms : ainsi, il n’est pas difficile de faire le rapprochement entre Lana Del Velo (Kim Higelin) et la célèbre chanteuse de Young and Beautiful ou Summertime Sadness, de même que ceux ayant vécu dans les années 1990 auront fait le lien entre Jocelyne (Florence Loiret Caille), alias Pamela Jean et une autre Pamela célèbre, toutes deux connues pour des activités peu conventionnelles. Par son comportement et sa personnalité dominée par la volonté d’obtenir ce qu’il veut avec ce qu’il a sous la main, Serge renvoie immédiatement à Don Quichotte, dont les combats contre les moulins à vent sont remplacés ici par la volonté de faire d’une petite radio locale une grande station écoutée par tous. D’ailleurs, le rapprochement avec le personnage de Miguel de Cervantes est confirmée par Serge lui-même, ce dernier se faisant appeler « le Don Quichotte des radios libres ». Quant au titre du film, les anglophones auront repéré la référence à un certain morceau des Beatles sorti en 1967 : le film se présente alors comme un lieu d’ouverture et de rencontres entre les cultures, le Don Quichotte du camping voyant même apparaître Jeanne d’Arc au bord de l’eau, comme s’il n’y avait aucune limite entre passé et présent, entre rêve et réalité.

Avec ce film, Alain Raoust fait d’un groupe de marginal les nouveaux héros d’un monde qui ne semble plus régi par les grands noms mais qui en a gardé quelques traces : les héros se cherchent, apprennent qui ils sont et ce qu’ils veulent être d’abord par eux-mêmes, puis ensemble. Il était donc logique que leurs chemins se retrouvent autour de cette radio que Serge a fondé pour établir un dialogue entre des habitués qui, malgré le temps, ne s’étaient jamais rapprochés. Le lieu importe peu, de même que la manière dont vous le construisez, du moment que vous êtes soutenu par ceux qui sont autour de vous : voilà le message du film.





