Féminisme et traditions
Film tendre et féministe à la fois, Cotton Queen nous entraîne dans un pays peu connu, actuellement en partie en guerre, traversé par un Nil « maléfique », et dans lequel la population vit essentiellement de la récolte du coton d’où le titre du film, à divers sens qu’on découvrira peu à peu. Toute l’histoire de ce Soudan-là, isolé et demeuré conservateur, tourne autour de l’esclavage et, par certains côtés, elle pourrait évoquer l’Amérique des champs de coton si ce n’était les traditions héritées de l’Afrique et de l’Islam. Dans un village cotonnier du Soudan, l’adolescente Nafisa est élevée au milieu des récits héroïques de la lutte contre les colonisateurs britanniques racontés par sa grand-mère, la matriarche du village, Al-Sit. Mais lorsqu’un jeune homme d’affaires arrive de l’étranger avec un nouveau plan de développement et du coton génétiquement modifié, Nafisa se retrouve au centre d’un jeu de pouvoir qui déterminera l’avenir du village.

De belles images pour un quotidien écrasant
L’évocation de l’intrigue du film n’est ici nullement gênante car le scénario est plutôt basé sur des situations et des descriptions psychologiques ou sociales que sur un récit avec développements, sursauts et suspense sauf en ce qui concerne sa fin que nous ne dévoilerons pas. Ce n’est pas souvent qu’il nous est donnée l’occasion de regarder un film soudanais et c’est pourquoi il est intéressant que celui-ci parvienne jusqu’à nous. Après cinq courts-métrages, c’est le premier long-métrage de Suzannah Mirghani, cinéaste soudano-russe et monteuse à l’université de Georgetown au Qatar. Son court-métrage Al-Sit (2020) est disponible sur Netflix Moyen-Orient et a remporté, entre autres, le prix Canal+ à Clermont- Ferrand. Parmi ses courts-métrages récents, on peut citer Virtual Voice (2021) et Kamala Ibrahim Ishag : States of Oneness (2022), commandé par les Serpentine Galleries. Cotton Queen a remporté le prix ArteKino à l’Atelier de la Cinéfondation du Festival de Cannes en 2022. Ce film frappe déjà par sa beauté plastique, très élégant et d’une lenteur qui prend son temps pour mettre en place à la fois un paysage magnifique, des acteurs mais surtout actrices sublimes et une action resserrée autour de la culture du coton, les relations sociales si particulières et les « souvenirs » de la colonisation anglaise égrenés par la matriarche et pas toujours authentiques.

Rare film soudanais
Malgré la beauté et le côté hiératique et poétique de la narration et des images dues à Frida Marzouk – qu’on ne présente plus puisqu’elle a éclairé depuis quelque temps les plus beaux films orientaux : Sous les figues d’Erige Sehiri en 2022, Promis le ciel de la même réalisatrice en 2025, Bye Bye Tibériade de Lina Soualem en 2024, mais aussi Black Swan de Darren Aronofsky en 2010 et John Wick : Chapitre 3 – Parabellum de Chad Stahelski en 2019 – le film s’instaure aussi comme le premier film soudanais, malgré sa coproduction internationale, à dénoncer les mariages arrangés et l’excision, tout cela sans quitter la beauté de la nature qui fascine la jeune Nafisa qui adore ingénument se baigner dans un coin reculé avec ses amies. « Bien que la pratique des MGF[1] soit désormais officiellement interdite, précise la réalisatrice pour justifier son engagement, il est difficile de faire respecter une loi sur une coutume ancestrale si profondément ancrée dans la tradition culturelle soudanaise. Dans de nombreux endroits, les MGF sont largement considérées comme positives et nécessaires pour préserver l’honneur des filles dans une société conservatrice. »
[1] Mutilations génitales féminines.






