Une nouvelle adaptation de l’Odyssée
Les adaptations à l’écran de l’Odyssée d’Homère se suivent…et se ressemblent. Après celle d’Uberto Pasolini en 2024 (The Return, le retour d’Ulysse), dénuée d’intérêt, voici donc celle de Christopher Nolan (2h52 !). On ne fera pas ici reproche au réalisateur de rechercher des effets spectaculaires ni de maltraiter le texte-source : c’est un droit reconnu à tout créateur que d’opérer des modifications par rapport à la trame initiale, et personne ne s’en est privé, en littérature par exemple avec déjà Dante (Enfer, XXVI) au Moyen-Âge, ou au XXe siècle avec James Joyce (Ulysse). Il n’empêche cependant : des personnages essentiels sont passés à la trappe : le vieux Nestor à Pylos, ou le père d’Ulysse : Laërte ; surtout ce qui constituait le cœur du poème (chants VI à XIII), le séjour d’Ulysse chez les Phéaciens (où il rencontrait la belle Nausikaa, faisait le récit de ses « aventures » depuis le départ de Troie jusqu’à son arrivée à Schérie[1], recevait de somptueux présents et était ramené par eux à Ithaque) est totalement escamoté.
Escamotée aussi la poésie du texte grec, au profit d’une avalanche de bagarres et de « pif !, paf !, poum ! », la violence submergeant l’écran comme dans The Return. Les retrouvailles d’Ulysse (Matt Damon) et de Pénélope (Anne Hathaway) sur leur lit nuptial construit sur le tronc d’un olivier vivant ont par contre disparu (par pudibonderie ?) : c’était pourtant un des sommets du poème (pour les deux amants, Athéna avait allongé « la nuit qui recouvrait le monde », Chant XXIII, 243-244). De la même façon les coucheries des servantes infidèles sont allusivement évoquées (juste un baiser entre la servante Mélantho et le méchant Antinoos), et on ne dit pas qu’elles furent pendues pour leur trahison comme dans le texte source (Chant XXII, 458-473). Par contre le film fait la part belle au pauvre chien Argos, le seul à reconnaître Ulysse à son retour (avant d’en mourir d’émotion) : c’étaient pourtant à peine quelques vers dans l’Odyssée (Chant XVII, 291-327), mais le thème – certes émouvant – a paru manifestement intéressant (trop !) au réalisateur. On nous parle bien des déesses et des dieux, mais seule Athéna (métissée noire forcément[2], comme dans la thèse controuvée de Martin Bernal, 1987) apparaît à l’écran, et pas du tout Hermès qui jouait pourtant dans l’Odyssée d’Homère un rôle essentiel (c’était lui le père d’Autolykos, le grand-père d’Ulysse ; c’est Hermès qui venait délivrer à Calypso/Charlize Theron l’ordre de Zeus de laisser partir Ulysse ; c’est lui qui donnait à Ulysse le fameux moly, plante mystérieuse et antidote aux poisons de la magicienne Circé).
Au lieu de quoi Christopher Nolan se livre à d’étranges divagations : ainsi pour Agamemnon, qui apparaît toujours casqué (on ne voit guère son visage), insatiable de conquêtes (c’est pour avoir la maîtrise des routes commerciales vers la mer Noire qu’il aurait entraîné les Grecs dans la guerre, plus que pour récupérer Hélène), et qui fait penser à une sorte de Dark Vador moderne dans Star Wars. Circé (Samantha Morton), une déesse pourtant et fille du Soleil, devient une sorte de militante féministe dégoûtée des hommes qu’elle transforme en cochons (elle aurait pu dire « Men are trash » comme on le lit sur nos murs aujourd’hui, ou « Balance ton porc »), et rien n’est dit de ses amours avec Ulysse. Calypso apparaît comme une « dealeuse », qui fait manger des fleurs de « lotus » au roi d’Ithaque pour qu’il oublie son passé et sa famille (l’épisode de ces mystérieuses fleurs de l’oubli existait bien dans le texte d’Homère, mais appliqué à un autre moment du poème et à quelques marins d’Ulysse partis en mission de reconnaissance, au Chant IX, 88-99). Les Grecs sont à la fin identifiés comme ces fameux « Peuples de la mer » qui ravagèrent la Méditerranée orientale à la fin du IIe millénaire, détruisant par exemple le royaume hittite et infligeant de pénibles batailles à Ramsès III en Égypte pour les repousser : cette identification a tout de l’escroquerie historique (on ne sait trop qui étaient ces peuples), mais elle est adaptée à notre époque contemporaine qui croit vivre une fin civilisationnelle, victime de ses pêchés. En l’occurrence, pour Agamemnon/Dark Vador, c’est son hybris qui l’aurait poussé à conquérir et à détruire, comme nous-mêmes pillons et dévastons notre belle planète : en ayant violé les lois de Zeus sur l’hospitalité, lui et les autres Achéens auraient précipité l’Hellade dans la période dite des « Siècles obscurs » du XIIe aux VIIIe siècles avant J. C. (il y a de toutes autres racines historiques à ce Moyen-Âge grec bien sûr). Sans doute que pour nous, la suite sera identique…
Mais patience ! Le film se voulant quand même point trop désespéré, Christopher Nolan et ses scénaristes nous disent qu’à la fin « une nouvelle aube illuminera ce monde assombri »…
Au total, c’est un film excessivement bavard, bruyant avec en arrière-plan une bande musicale indigeste, et surtout dépourvu de toute inventivité filmique : c’est plat, sans relief, académique (Christopher Nolan est souvent qualifié de « cinéaste solennel »). On reste en plus stupéfait du fait que le réalisateur ait évacué de son récit la réplique pourtant essentielle d’Ulysse au Cyclope, qui lui demandait son nom : « Mon nom est Personne » (d’après un jeu de mot entre Odysseus-forme grecque du nom d’Ulysse – et le mot qui veut dire « Personne » en grec ancien : Oudeis). C’était pourtant là que résidait une des clés du poème, définissant la nature insaisissable de l’« industrieux Ulysse », jamais à court de travestissement ou de mensonges…comme son « saint patron » : Hermès.
[1] Tel est le nom de l’île mythique des Phéaciens.
[2] Christopher Nolan a par contre tout à fait le droit de présenter une société homérique multi-ethnique. Federico Fellini en avait fait autant auparavant pour la Rome impériale.





