« Moi qui me souvenais de cette fille comme d’un être primitif, une sorte d’animal sauvage, j’ai compris à quel point nous avions tort de croire que les gens sont incapables de changer en bien. Combien il y avait en moi de scepticisme et de manque de confiance en l’homme. » (extrait de La ragazza de Carlo Cassola)
Partisans italiens dans la tourmente de la guerre civile
La ragazza di Bube est l’adaptation fidèle de La ragazza, roman écrit en 1959 par Carlo Cassola pour lequel il sera auréolé l’année suivante du prestigieux prix littéraire Strega, Goncourt italien. Inspirée de la biographie d’un partisan italien, la narration s’inscrit dans la continuité littéraire efflorescente d’après-guerre traitant de la Résistance armée partisane antifasciste et qui recense des plumes aussi célèbres que celles d’ Italo Calvino, Primo Levi, Carlo Levi, Guido Malaparte, Alberto Moravia.

Adoptant délibérément un point de vue neutre à travers le prisme de son héroïne paysanne, Carlo Cassola prend du même coup ses distances avec le dogmatisme idéologique s’attirant par là même les critiques du parti communiste. L’amnistie générale du 22 juin 1946 décrétée par le secrétaire général du PCI, Palmiro Togliatelli, alors ministre de la Justice et des grâces, entend tourner définitivement la page honteuse des exactions des gérarques fascistes. Dans le même temps où elle tire un trait d’une manière extensive sur les crimes fascistes, l’administration judiciaire accuse avec la dernière sévérité les partisans qui se sont rendus coupables de crimes envers l’administration fasciste qu’elle poursuit avec zèle et rigueur.
Dans ces récits néoréalistes qui sont autant d’introspections et d’approfondissements de l’après-coup de la guerre civile dans une Italie déchirée et dévastée, les protagonistes fusionnent avec les paysages de manière sensorielle. Le paysage nourrit l’ expérience individuelle qui elle-même éclaire le mythe fondateur de la mémoire collective. Par-delà le traumatisme de la guerre civile se profilent l’expérience du fascisme durant le ventennio mussolinien (1923/1943), la Libération, l’occupation allemande, la transition démocratique, la reconstruction. L’anarchie sociale résultante est le carburant du roman . Contraint au nomadisme pour une question de survie, le résistant maquisard intègre le paysage selon un combat partisan où les exécutants s’affirment dans les actes de violence jusqu’à faire figure d’exécuteurs.
Le contexte historique de la ragazza di Bube est marqué par le référendum d’adhésion populaire du 2 juin 1946 qui contraint le roi Victor-Emmanuel III à abdiquer et qui proclame et établit la république italienne. Un gouvernement tripartite modéré (Démocratie chrétienne, Parti communiste italien (PCI) et les socialistes) est instauré en décembre 1945) avec à sa tête Alcide de Gaspari.

Sur la toile de fond sensorielle des paysages agrestes et vallonnés de l’arrière-pays toscan de l’Italie septentrionale et dans la temporalité de la guerre civile, Mara Castelluci (Claudia Cardinale) déboule comme une sauvageonne obstinée et écervelée. L’espace d’un coup de foudre indéfectible, elle s’éprend éperdument du taiseux Arturo Capellini dit « Bube le vengeur »(George Chakiris), ex-partisan en cavale pour le double meurtre, au cours d’une rixe, d’un fonctionnaire fasciste et son fils. Bube est guidé par un instinct de vengeance depuis la mort de Sante, le demi-frère de Mara, torturé par les Allemands. Taciturne, il porte en lui les stigmates d’une guerre dévastatrice. Revêche, dominateur, colérique et toujours à fleur de peau, il ne pense qu’à se venger des fascistes.
Délaissant désinvolture, insoumission et superficialité pour passer sans transition à l’âge adulte, Mara , quant à elle, va faire montre d’une étonnante force intérieure, de conscience, de résilience et de maturité, dans le sillage meurtrier de Bube qui écope d’une sentence de 14 ans de prison et les répercussions de la libération de l’Italie du nord du 25 avril 1945.

Défaite morale
Les premières années de l’immédiat après-guerre en Italie coïncident avec une période transitoire de convulsions et de remous marquée par le désillusionnement où les attentes de ceux qui ont combattu sont déçues. L’administration fasciste avait divisé, broyé et mis à genou le pays , le vidant de sa substance en le jetant dans une logique belligérante de guerre à outrance. Les partisans italiens se sentent à bon droit dépossédés de leur victoire qui ne s’est pas traduit dans les faits par un basculement du pouvoir en leur faveur.
Les alliés américains ont imposé la Démocratie chrétienne. Même les espoirs d’amnistie pour les crimes commis au cours de l’épuration antifasciste à la fin de la guerre se heurtent à la politique de répression. Dans la logique de la guerre civile, l’usage de la violence se justifiait par le désir exacerbé de venger les exactions nazies et fascistes et d’éliminer les traîtres à la patrie. C’est pourquoi la jeune « recrue » Bube se « réalise » dans la lutte « clandestine » violente selon des opérations de guérilla du type « embuscades ». Le maquis faisait passer ces jeunes « guerriers néophytes » immédiatement de l’adolescence au seuil de l’âge adulte par une violence « formatrice » dans un environnement fait de camaraderie mais aussi de cruauté et de mort.

Claudia Cardinale, égérie des années 60
Sublimée par la photographie de Gianni de Venanzo et la musique de Carlo Rustichelli, Claudia Cardinale crève littéralement l’écran dans ce rôle de paysanne fruste, mal dégrossie et peu cultivée taillé sur mesure pour elle rétrospectivement. Ballotée par les événements, le patriarcat ambiant inhibe ses désirs. Et ceux de Mara sont têtus qui la fait osciller entre son infatuation de Bube et une aventure platonique sans lendemain avec un ouvrier typographe énamouré (Marc Michel).
Carlo Calossa porte ici un regard désenchanté sur la condition féminine et ses rêves d’émancipation. Dans ce climat néoréaliste, l’écrivain se polarise sur les frustrations d’une adolescente et la brusque maturité de son héroïne en proie aux affres de l’amour comme un propos subliminal ;ce qui lui vaudra en retour de susciter la controverse sur son roman initiatique. Plutôt que de s’intéresser aux raisons qui poussent Bube à militer dans les rangs de la résistance, il adopte un point de vue décalé que Luigi Comencini traduit en magnifiques gros plans distancés par le format cinémascope noir et blanc confrontant les deux protagonistes.
La physionomie de Claudia Cardinale est totalement métamorphosée puisqu’elle est censée incarner une jeune sauvageonne qui a 16 ans dans le roman. Deux ans auparavant, c’est dans La fille à la valise de Valerio Zurlini et dans l’Italie du miracle économique des années 60 qu’elle irradie. La caméra introspective de Zurlini sonde son visage comme son âme. Sa moue bougonne et désabusée emplit le cadre. S’y révèle ce même déracinement, cette même volonté de sortir du carcan paternaliste et la mélancolie comme corollaire. Ainsi que ce microcosme provincial dévoyé à la marge. Et l’exubérance toute transalpine d’une « belle plante » , sorte de midinette de la campagne, qui caresse le rêve chimérique de devenir une chanteuse-danseuse de cabaret et qui se retrouvera en déshérence, impitoyablement oubliée, abandonnée, molestée, déshonorée et humiliée.
La ragazza di Bube ressort concomitamment en salles et en DVD blu-ray par les soins de Tamasa distribution.
NDLR: Cette analyse a été élaborée et abondamment sourcée et documentée par un chroniqueur sans l’assistance de l’IA ni d’un quelconque algorithme.





