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La Fille à la valise

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Il faut courir revoir “La fille à la valise” pour son noir et blanc somptueux et ses clairs-obscurs caravagesques qui sculptent les corps et les regards. Cinéaste du spleen existentiel, Valerio Zurlini allie la rétention des sentiments à l’intimisme psychologique de ses protagonistes. Le must incontournable de cette réouverture des salles.

Jamais, jamais, plus jamais je ne t’aimerai autant de toute une vie” “Impazzivo per te” (fou de toi) Adriano Celentano

Le fruit défendu de l’amour libre dans l’effervescence émergente des années soixante

La fille à la valise est un drame intimiste profondément ancré dans la contemporanéité d’une Italie exubérante dont la jeunesse est en pleine mutation vers une affirmation de soi et c’est l’émergence des amours impossibles et de la
permissivité de l’amour libre, fruit défendu, que traduit le film en son entier.

D’autres films sont des marqueurs de cette époque qui montrent sans frein le dévergondage romantique
et le relâchement des moeurs de ces années-phares tels Le Fanfaron de Dino Risi et surtout les deux films d’Alberto Lattuada, Les adolescentes et Guendalina, ce dernier sur un scénario de Zurlini.

L’émotion virginale des deux acteurs-phares

La caméra inquisitrice de Zurlini sonde les visages et les corps dans une fluidité extraordinairement enveloppante et pénétrante qui captive à force de grâce sinueuse. La moue bougonne et désabusée de Claudia Cardinale le dispute avec le regard affûté et tendu de Jacques Perrin dans des passes d’armes feutrées et d’une rare délicatesse d’expression. Zurlini soigne le cadre et, en artiste sourcilleux, est surtout soucieux de débusquer l’émotion virginale de ses acteurs.

L’oeuvre toute en demi-teinte et en clairs-obscurs trahit le malaise d’une jeunesse en mal de repères. S’y révèle au grand jour un déracinement déprimant et la mélancolie qui est son corollaire dans la confrontation entre deux mondes cloisonnés. Celui d’une aristocratie patricienne cuirassée dans l’austère carcan de ses traditions et du classicisme de sa culture raffinée et l’autre, un monde provincial dévoyé à la marge, sans attaches et à la dérive.

Sous le vernis lézardé de respectabilité de l’aristocratie, sourd un désir ardent de rompre les digues et d’enfreindre l’interdit. Marcello(Corello Pani), l’aîné de la noble famille Faiardi se comporte comme un butor, un mufle sans l’ombre d’un raffinement et il éconduit sans autre forme de procès la péronnelle dévergondée (Aida, Claudia Cardinale) dans un garage de Parme avec son seul bagage et un fer à repasser pour tout viatique.

Adolescent emprunté,mal dans sa peau, mal dégrossi et en mal d’éducation sentimentale, Lorenzo (Jacques
Perrin dans son premier grand rôle de jeune premier)la console dans une infatuation sincère mais non partagée. Survient sa crise de puberté comme un prurit brutal, douloureux et humiliant. Une scène en particulier est éloquemment attachante dans ce registre : Aida demande à Lorenzo d’altérer sa voix au téléphone pour emprunter une intonation virilement grave mais l’essai se révèle cocassement infructueux. Lorenzo dénote d’un trop bon fond et d’une trop bonne éducation pour se rebeller et sortir du carcan paternaliste des préjugés de la haute société
italienne dont il est issu. Et l’intervention de l’ecclésiaste précepteur (Romollo Valli) auprès de Aida pour qu’elle s’éclipse en raison de sa supposée mauvaise influence sur Lorenzo précipite la déchéance de la jeune fille.

 

 

Aida, la belle provinciale éplorée et Lorenzo son chevalier servant transi d’amour

Aida s’affiche comme une “belle éplorée”, ballottée entre des hommes peu scrupuleux qui abusent d’elle
en lui faisant miroiter une carrière illusoire de chanteuse-danseuse de night-club. Mais l’évidence de son manque de talent accrédite son nomadisme. Pulpeuse à souhait dans ce rôle “cousu main” pour sa gaieté à l’exubérance toute transalpine, Claudia Cardinale campe une fille-mère d’à peine vingt ans à la ville comme à l’écran du reste. En 1961, cette condition est ravalée au rang de celle d’une fille publique à une époque où les femmes sont tragiquement cantonnées aux tâches domestiques. La réalité de son errance ne lui laisse pas davantage d’échappatoire et éloigne la perspective de trouver le moindre ancrage sentimental auprès d’un hypothétique prince charmant.

Oubliée, abandonnée, molestée, déshonorée et humiliée, Aida est rendue à un point critique de déshérence. Pleinement consciente de l’infatuation aveugle qu’elle exerce sur Lorenzo, elle n’éprouve aucun scrupule, sinon en son for intérieur, à tirer avantage de la situation aisée de son jeune ange gardien.

 

 

Spontanéité touchante et querelles enfantines

Le script reste mollement dans le vague des bonnes intentions soutenu par l’aplomb millimétré du cadre hypnotique des regards désabusés qu’échangent les deux protagonistes. Zurlini calque les mouvements d’appareil sinueux de sa caméra sur le volontarisme dévoué de Lorenzo qui se consume littéralement d’amour pour une chimère qu’il a idéalisé dans ses rêves les plus fous. Les deux personnages, attachants à leur manière différente, oscillent entre spontanéité touchante et querelles enfantines qui nous maintiennent dans l’incertitude tiède de sentiments non réciproques comme si le quiproquo de leur première rencontre fortuite se prolongeait dans un dialogue de sourds convenu et le simulacre de ce petit jeu continuel du chat et de la souris qui reconduit et prolonge encore et toujours un marivaudage “bon enfant”.

 

Impazzivo per te, fou de toi ….

Remarquable d’expressivité, la bande-son irrigue le film d’un collage musical connotant les frasques sentimentales et l’errance de la jeune fille. L’allegretto léger du clavecin et la profondeur du bel canto rythment les séquences ou les adolescents s’égayent dans l’intimisme monacal et austère de la demeure patricienne vidée de ses occupants habituels mais hantée par ses vieux fantômes. Tandis que le tube à la mode, “Impazzivo per te” (fou de toi)
d’Adriano Celentano, le porte-étendard de la vague contestataire de cette jeunesse en mal d’identification déferle sur les juke-boxes du littoral adriatique et sur les tournes-disques des jet-setters en autant d’éclats tonitruants et de beuglements assourdissants :”jamais, jamais, plus jamais je ne t’aimerai autant de toute une vie”.

 

 

Valerio Zurlini, l’enfant maudit du cinéma italien

Zurlini révèle un caractère ombrageux et une intransigeance artistique qui en fait un “enfant maudit” du cinéma italien. Dans les années 60, le cinéma transalpin s’étourdit de sa phénoménale effervescence. Valerio Zurlini est un érudit de peinture de la Renaissance italienne. Il est aussi critique d’art et collectionneur et son activité de
cinéaste n’est qu’un à-côté. Ses films préfèrent la rétention des sentiments à l’outrance lacrymale d’une sentimentalité exacerbée et l’intimisme psychologique aux clichés sentimentaux mièvres qui émaillent les films de cette époque. La jeunesse et la beauté ingénue des acteurs viennent atténuer le pessimisme foncier de ses films, leur tristesse et leur mélancolie déchirantes. Taciturne et renfermé, Zurlini infuse dans ses films une large part autobiographique et La fille à la valise peut à bon droit être considéré comme son chef d’oeuvre avec Chronique familiale.

La confrontation de Aida, la belle plante sauvage et le jeune Lorenzo chaviré par la révélation de l’amour
fou, est sublimée par un noir et blanc somptueux qu’on doit à la direction de la photographie de Tino Santoni. En paysagiste de l’émotion pure, Valerio Zurlini se retranche sur les sentiments et l’état émotionnel de ses interprètes. Il porte un regard complice de portraitiste qui s’exprime avec les seules ombres et la lumière. Le cinéaste du Désert des tartares prend la pleine mesure du temps qui coagule sur le visage de ses protagonistes et qu’il entrevoit comme des paysages émotionnels à l’exemple de cette scène évocatrice où Lorenzo ronge son frein en faisant tapisserie lors d’une soirée privée où des couples se forment dans un mortel ennui. La caméra s’appesantit durant une minute en temps réel pour capter en gros plan les contractions éloquentes du visage du jeune amoureux contrit. Fine.

La fille à la valise est distribué sur les écrans en version restaurée 4K par les Films du Camélia

Titre original : la ragazza con la valigia

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Durée : 120 mn


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