Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

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A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..

« Voilà le jour qui luit sur ces grands charniers de l’Histoire. » (Victor Hugo)

 

 

Vestiges concentrationnaires

Eric Rohmer a dit à propos d’Alain Resnais qu’il était un « cubiste » qui reconstituait la réalité après l’avoir fragmentée façon puzzle. Sa filmographie en témoigne où passé et présent s’interpénètrent dans une perpétuelle interrogation métaphysique. C’est flagrant dans Nuit et brouillard où le cinéaste fait oeuvre d’archéologue en recomposant une réalité encore indéterminée à l’époque du tournage ; à savoir, le génocide perpétré par le régime hitlérien à partir des vestiges concentrationnaires exhumés.

Resnais fait figure d’ investigateur qui revient, dix ans après la libération des camps par les Alliés, sur la « scène du crime de masse » qui serait un « cold case ». La déambulation erratique de sa caméra sur les lieux sanctuarisés des camps d’Auschwitz -Birkenau et de Majdanek en Pologne renoue avec la litanie obsédante d’événements inexpliqués, l’emballement de l’Histoire et le devoir mémoriel qu’elle impose.

 

 

Les prémices chaotiques du tournage

La genèse du tournage est chaotique à bien des égards. A l’origine, Alain Resnais est pressenti et contacté par le producteur Anatole Dauman pour réaliser un film à la mémoire de la Résistance et non de l’Holocauste ; ce qui ne manquera pas de faire débat par la suite. En première instance, il se montre réticent à accepter l’augure, arguant de sa méconnaissance du sujet. Il faudra l’intercession de Chris Marker et l’acquiescement au projet de Jean Cayrol, écrivain-poète « lazaréen » comme il se définit lui-même, ressuscité d’entre les morts-vivants de l’univers concentrationnaire- qui s’était illustré pour faits de Résistance lui valant une incarcération en 1942 à Mauthausen- gage d’authenticité à l’entreprise, pour qu’il franchisse le pas.

« Le film est monté dans un moment de vertige » confiera Resnais. « Je ne veux pas faire un monument aux morts » se justifiera-t-il en substance; opérant une césure claire entre images contemporaines de friche et de désolation concentrationnaire et photographies fixes d’archives et extraits de films tournés par les Alliés au moment de la libération des camps. Epuré comme un procès-verbal , le texte récitatif de Cayrol, quasi hypnotique dans son lyrisme retenu qui fait usage de la prétérition, est remanié par ses soins et ceux de Chris Marker pour synchronisation avec les images contemporaines tournées des camps.  Et c’est l’acteur Michel Bouquet qui va l’exprimer avec une voix blanche et neutre , presque monocorde de manière à gommer toute émotion superfétatoire. Hanns Eisler, grand collaborateur du dramaturge Berthold Brecht, compose, quant à lui,  une partition musicale qui n’est pas qu’un simple élément adjuvant.  Volontiers discordante, presqu’incongrue et dérangeante, elle prend le contrepied du caractère mortifère du plaidoyer filmique. Le documentaire se verra décerner le prix Jean Vigo le 31 janvier 1956.

 

 

Déportation et « machinerie » génocidaire en ordre de marche

Lorsque les nazis s’emparèrent du pouvoir en 1933, les premiers camps et le système concentrationnaire encore à un stade expérimental, étaient planifiés pour servir d’ instruments de répression des opposants politiques au IIIéme Reich et des droits communs. Les prisonniers politiques, les droits communs, les gitans et les slaves étaient visés au premier chef. Ces derniers étaient sciemment traités comme des parias dans les camps allant jusqu’à faire l’objet d’expérimentations chimiques.

A son avènement,  le régime hitlérien était déterminé dans le plus grand secret à ne pas ameuter l’opinion publique sur la malnutrition, la surexploitation en tant que main d’oeuvre taillable et corvéable à merci et le manque d’hygiène flagrant (typhus) qui condamnaient à plus ou moins brève échéance les détenus des camps à une mort certaine dans un enfer carcéral. Ce que montre par échappées le documentaire.

Le 7 décembre 1941, le décret Keitel Nacht und Nebel (Nuit et brouillard) entra en application qui ordonna la capture et la déportation immédiate de tous les résistants et autres dissidents au nouveau régime en place dans les pays européens afin qu’ils soient ramenés en Allemagne et internés dans les camps pour y disparaître corps et âme. Dessein inavouable qui condamnait les prisonniers à « s’évaporer » en quelque sorte dans  » la nuit et le brouillard »;  laissant leurs proches dans la complète ignorance du sort funeste qui leur avait été réservé. Par la suite, la « machinerie concentrationnaire »  en pleine expansion est censée soutenir l’effort de guerre dans une logique productiviste implacable et avec la complicité active des fleurons de l’industrie allemande tels que Siemens ou Krupp.

 

 

La nuit et le brouillard de la barbarie nazie et ses stigmates

La caméra de Sacha Vierny, chef-opérateur attitré de Resnais assisté de Ghislain Cloquet à la photo, balaie méthodiquement, en de lents pano-travellings latéraux rasants, l’étendue extérieure du camp d’extermination d’Auschwitz mangé par les mauvaises herbes et une nature à l’abandon qui a tout envahi. Les blocks et baraquements sont enceints de barbelés rouillés par le temps et de tours de guet (miradors) aux quatre coins.

La mémoire est elle-même un écheveau qu’il convient de débrouiller. Comment alors rendre compte de l’Holocauste sans voyeurisme morbide ? Les images sont accablantes: une montagne de chevelures de femmes reconverties en tapis, des amoncellements d’ os transformés en engrais ou en  savon, ces peaux humaines utilisées comme supports à dessins, un empilement de têtes décapitées, des troncs sans têtes, d’autres corps calcinés comme pétrifiés et fossilisés dans leurs cendres à l’instar des victimes du Vésuve de Pompeï,  des monceaux de cadavres mutilés tractés au bulldozer.  Les murs des chambres à gaz labourés profondément par les écorchures d’ongles laissent présager toute l’horreur du traitement au  gaz Zyklon B diffusé par le truchement des fausses douches.  La caméra s’insinue dans la béance d’un four crématoire comme dans la gueule d’un moloch . Les structures génocidaires enrayées par le temps ravivent l’irréalité monstrueuse de l’Holocauste  échafaudée par les hiérarques nazis.

« Le travelling est-il affaire de morale ? » (Jean-Luc Godard)

Les travellings en couleur sur les vestiges concentrationnaires et des paysages désespérément mornes ravivent et fouaillent malgré tout une mémoire enfouie tout en la revisitant. Ils alternent avec les bandes d’actualités et les photographies fixes en noir et blanc extraites d’archives qui éternisent le droit monstrueux de vie et de mort à l’intérieur des camps. « Le travelling est-il affaire de morale ? » interrogeait à bon escient Jean-Luc Godard dans l’une de ses formules provocatrices demeurées célèbres.

« Le camp est une autre planète » comme l’énonce sarcastiquement le plaidoyer élégiaque de Jean Cayrol. C’est en fait une société érigée sur la dégénérescence institutionnalisée.  Au milieu de cet univers carcéral , les SS ont recomposé un semblant de ville avec son bordel, sa prison, son hôpital (Revier) et même, comble du cynisme, un orchestre philarmonique pour stimuler les détenus dans leurs travaux forcés.

 

 

Controverse au sujet de l’occultation de la « question juive »

Mais surtout, le court métrage édifiant ne lasse pas de déclencher une controverse de taille à sa sortie en1956.  Outre son retrait de la sélection du festival de Cannes dû à la pression de l’ambassade d’Allemagne, on reproche à Resnais d’avoir occulté la Shoah dans son montage. La spécificité du génocide juif n’est pas prise en compte. Et une vignette fera notamment polémique qui montre un gendarme français coiffé d’un képi surveillant le camp de transit de Pithiviers, antichambre comme celui de Drancy ou de Compiègne des camps de la mort.

Le cinéaste en devenir se justifiera arguant du fait qu’il a répondu simplement à une commande du comité d’histoire de la seconde guerre mondiale à l’initiative du projet . Hormis les vignettes fugaces des étoiles de David cousues à même les pijamas rayés des déportés et la photo devenue emblématique de l’enfant juif levant les mains devant un soldat de cavalerie allemand au cours de la liquidation du ghetto de Varsovie, la question juive est oblitérée . En 1954, le rôle ambigu endossé par la France dans le meurtre de masse des juifs français n’avait pas encore était établi; laissant penser que le film est complice dans la réticence des historiens français de l’époque à admettre le rôle honteux de la collaboration du régime de Vichy et son soutien tacite et inconditionnel à la politique d’épuration allemande.

Rétrospectivement mal informée, l’équipe du film, Resnais en tête, a pu pressentir que se concentrer sur la seule question du génocide juif (6 millions de morts sur 9 millions recensés) risquait d’amoindrir la portée universelle du film qui remporta le prix Jean Vigo.  Représenter l’Holocauste au cinéma est un acte humaniste volontariste qui se doit d’étayer l’énormité des atrocités commises et la singularité de la tragédie dans un refus du voyeurisme sensationnaliste. Ces mêmes atrocités entachent d’obscénité les tentatives de représentation directe au cinéma . On pense à la liste de Schindler de Steven Spielberg en 1983. Tandis que la somme testimoniale que représente Shoah de Claude Lanzmann, réalisé en 1985, vient corroborer et accréditer la démarche humaniste de Nuit et brouillard, la prolongeant.  Les archives montrent explicitement la visite d’Himmler à Auschwitz -Birkenau en 1942, flanqué de son état-major et d’une cohorte d’ entrepreneurs sans qu’il soit fait mention explicite pour autant de la « solution finale ». « L’extermination doit être de masse et productiviste  » prophétise Heinrich Himmler, l’architecte de la « solution finale ». « Les races inférieures (juifs, polonais, gitans et russes) doivent être anéanties mais productivement. L’extermination par le travail est la plus productive. »

Dans l’esprit du réalisateur de L’année dernière à Marienbad, les exactions criminelles perpétrées par la France en Algérie amorcées en 1954 et qui se poursuivront jusqu’à son indépendance en 1962 au nom de l’ emprise colonialiste ont pu avoir une incidence dissuasive quant à vouloir mettre l’emphase sur la question juive dans la déportation puisqu’elles projetaient au-devant de la scène internationale leurs propres litanies d’atrocités.

« C’est pas moi » dit le kapo… 

« Qui est responsable » interroge le documentaire dans une glaçante péroraison.  » C’est pas moi » dit le kapo multipliant par sadisme les brimades et sévices humiliants aux déportés. « Je ne suis pas coupable » dit le commandant du camp qui a tué au jugé tel détenu par pur désoeuvrement ou pour l’exemple dans un raccourci du procès de Nuremberg. Jean Cayrol et Alain Resnais lancent un avertissement didactique à la vigilance collective comme un cri du coeur : devant la banalisation du mal et lorsqu’il n’y a plus que décombres et désolation, il convient de s’interroger sur la vision tragique d’un monde décimé par une force abstraite indéterminée.

La connaissance de la mémoire historiographique évolue par strates successives avec le temps qui passe inexorablement. Au moment de réaliser le documentaire, une décennie après la fin de la seconde guerre mondiale et la découverte de l’existence des camps d’extermination, nul besoin de rappeler qui avaient été les cibles principales des nazis même si, non sans un sentiment de culpabilité honteuse, la bureaucratie administrative évoquait à contrecoeur ce qui était arrivé dans la mauvaise conscience de la collaboration de Vichy.

Afin de lutter contre la résurgence de l’antisémitisme latent au sein de la société française, depuis les années 70, le court métrage de 32 minutes de Nuit & brouillard est régulièrement diffusé dans les collèges et lycées.

On doit aux films Potemkine d’avoir ressorti le combo dvd blu-ray de la restauration 4K de 2015 de Nuit & brouillard le 19 mai dernier en commémoration du 70éme anniversaire de la libération des camps de concentration.

NDLR: Plus que jamais, cette réactualisation est le fruit du travail de documentation d’un chroniqueur sans l’assistance de l’IA ni d’un quelconque algorithme.

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