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« Les adolescentes » (1960) et « Guendalina » (1957) d’Alberto Lattuada

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« C’était le temps de douceur irrévocable alors que se découvrait aux regards juvéniles la misérable scène du monde en une vision de paradis. » (Giacomo Leopardi)
Alberto Lattuada revient en force sur les écrans avec deux œuvres conjointes qu’on ne se lassera pas de (re)découvrir : « Guendalina » et « les adolescentes ». Dans ce qu’on pourrait considérer ,à l’épreuve du temps ,comme un diptyque sur les émois amoureux d’une adolescence perturbée et contrariée, Lattuada explore le difficile arrachement à la quiétude enfantine et l’éveil à la taraudante sexualité. A l’ombre des jeunes filles en fleur….

Alberto Lattuada est, par excellence, le cinéaste de la rébellion individuelle et celui de la dénonciation acerbe d’un conformisme bourgeois empesé dans ses traditions et ses contradictions. On garde en mémoire la ressortie encore récente de Venez donc prendre le café… chez nous ! (1970) fustigeant avec la plus extrême alacrité la pruderie affectée de vieilles filles invétérées déniaisées l’une après l’autre par un fonctionnaire zélé, vestige d’une page sombre de l’époque mussolinienne.

 

A l’ombre des jeunes filles en fleur…

Francesca (Catherine Spaak, alors âgée de quinze ans) est une adolescente de dix-sept ans dans le film qui intériorise sa sensualité naissante. L’espace de vingt-quatre heures, elle va fantasmer son rêve érotique de la veille en faisant l’école buissonnière à la rencontre hasardeuse d’adultes infantiles à partir d’une déambulation diurne au long des trottoirs colorés de Rome, ville à la fois patricienne, populaire et charnelle comme l’antique louve nourricière.

Une sexualité latente comme une poussée de sève bourgeonnante

Pour mieux appréhender une sexualité qui monte comme poussée de sève bourgeonnante, l’adolescente emprunte des chemins de traverse. C’est ce que laisse entrevoir Lattuada en cinéaste raffiné qui maîtrise les arts figuratifs comme si sa caméra lui tenait lieu de fusain en quelque sorte. Et le spectateur éprouve en son for intérieur les mêmes spasmes frémissants de tourmente intérieure de la jeune fille pubère prise dans le faisceau de la caméra qui la suit pied à pied dans son endormissement contrarié.

D’une hardiesse infinie, le long plan-séquence inaugural pénètre littéralement l’intimité de la jeune fille pour s’insinuer jusque sous les draps de son lit. Il nous est donné d’assister ni plus ni moins à la séance d’onanisme d’une adolescente pré-pubère, troublante dans sa nuisette autant que troublée dans son sommeil. Une scène d’alcôve à la fois très impudique, tactile et presque odorante se déroule sous nos yeux ébahis non sans voyeurisme appuyé mais dénuée d’une once de vulgarité.

Alberto Lattuada se révèle un fin observateur des secrets intimes de la féminité dans ses manifestations les plus indicibles.

L’accompagnement musical jazzistique en mode modal ,mystérieusement envoûtant ,de Piero Piccioni effleure, de façon lancinante et avec la même insistance que la caméra ,le corps moite de l’adolescente. Lattuada dévoile l’ agitation caractéristique de cette enfant en pleine mue, ses foucades et la prostration de son regard éperdu de songes érotiques. Il cadre son grain de peau à l’épaule et la montre ensuite se caressant les seins menus par-dessus sa chemise de nuit légère et translucide, parcourue d’un frisson d’excitation ; puis, ramassant ses jambes,le corps tout en tension à l’appel des sens.

Intériorisation des sentiments et appel des sens

L’adolescence est l’âge de l’inaccomplissement, de l’indécision, de l’intériorisation des sentiments. En manque de repères, la jeunesse italienne refoule sa sexualité latente.

A travers ce personnage-catalyseur de Francesca, Lattuada adapte les pensées littéraires du poète- philosophe Giacomo Leopardi. L’adolescente nubile s’est amourachée obstinément d’Enrico (Christian Marquand), un architecte de vingt ans son aîné. Lattuada reprendra ce thème des rapports quasi « incestueux » et contre nature entre un homme d’âge mûr et une jouvencelle, en 1978 ,dans « la fille » avec la charge érotique qui marquera ses derniers films. Enrico n’est qu’une toquade et un déversoir de sa passion irraisonnée. Elle le sait inconsciemment mais poursuit néanmoins son rêve érotique dans la réalité. Les filles de son âge, comme les femmes mûres affichent, toutes de façon plus ou moins assurée,ce besoin de l’alter ego masculin et de sa présence charnelle.

Francesca est une jeune fille en fleur réservée à la moue de Charlotte Gainsbourg mais qui se lie volontiers d’amitié. Et selon Giacomo Leopardi qu’elle étudie en classe : « l ‘amitié est une fleur qui, brisée ou flétrie, ne refleurit jamais. » Elle se laisse bercer du vain plaisir des illusions dont l’expérience montre qu’elles sont toujours extravagantes,impossibles et imaginaires.

Le charme indiscret de la bourgeoisie

Lattuada brosse un bonheur insouciant et inaccessible dans son éloignement à partir d’ une escapade impromptue dans les artères de Rome en un long travelling latéral.La jeune fille est radieusement contemplative et croise des corbillards dans un mouvement ininterrompu. Les adultes qui rencontrent sa route sont pusillanimes et vains comme ses illusions et lui renvoient l’image d’un monde artificiel où priment les seules apparences. Comme cette scène où elle fait la connaissance de Jean Sorel, personnage bunuélien, qui campe une manière de gigolo à la figure d’ange. Il tente de reconquérir sa femme mondaine dans une étreinte décomplexée suivie à la dérobée par l’adolescente. La jeune fille pubère est confrontée à un monde adulte immature et hystérique tandis que son cœur bat d’espérance pure et de désir. Lattuada adapte d’une certaine façon la prosodie de Leopardi quand il dit : « Sache qu’entre le rêve et la vérité,la seule différence est que le rêve peut être quelquefois beaucoup plus tendre et plus beau que la réalité ne peut l’être. Un plaisir rêvé aurait donc autant de valeur qu’un vrai plaisir. » L’adolescente fantasme l’idée qu’elle se fait du bonheur charnel et la réalité de l’étreinte partagée avec Enrico va être la chambre d’écho de son désillusionnement. La mise en scène de Lattuada exalte les corps et surtout le corps féminin mais l’assouvissement du désir charnel n’est pas à la mesure de son désir tout court qui est plus fort comme elle finit par découvrir que ce bonheur fugace n’est qu’un « royaume de tristesse » pour reprendre l’expression signifiante de Leopardi. Il est plus doux de l’espérer que d’en jouir.Le pire moment de la vie est celui de la jouissance ».

L’homme que Francesca aime et sur lequel elle a jeté son dévolu lui apparaît dans un songe heureux et obsédant. Confronté à la réalité du quotidien, le rêve s’est évanoui comme un mirage sans l’apparat. Ne reste que la trivialité de la relation qui la fait appréhender le rapport  physique bien que son corps le réclame par tous les pores de la peau.Francesca se refuse à revoir Enrico car le charme de l’innocence s’est rompu dans la transgression de la relation avec l’adulte.Il ne pourrait égaler l’image fantasmée que le sommeil a imprimé en elle et qu’effaçait de son esprit l’illusion de la réalité.La rencontre des deux épidermes met un coup d’arrêt définitif à leur relation.La relation physique prématurée aboutit à tuer dans l’oeuf toute velléité de relation entre les deux amants d’un jour.

Guendalina ou les émois amoureux contrariés d’une adolescente fantasque

Dans le cinéma lattuadien, le mal est consubstantiel au bien, le vice à la vertu et la pureté. L’exaltation du corps conduit à la chasteté de l’âme et à une forme de mélancolie. Parvenue au seuil de l’interdit, l’adolescente se refuse à le franchir dans une rebuffade désespérée.

Dans la station balnéaire de Viareggio, Guendalina (Jacqueline Sassard), unique enfant gâtée, coule une vie sans problèmes, seulement tiraillée à hue et à dia entre des parents(Sylva Koscina et Ralf Vallone) qui se déchirent mutuellement ;empêtrés dans les affres d’une séparation. Guendalina se refuse aux avances d’un premier soupirant et s’éprend d’Oberdan (Rafaelle Matteoti),un garçon désespérément complaisant à son égard sur lequel elle entend exercer son ascendant. Attirée par sa bonté intrinsèque, elle va se laisser séduire tout en lui tenant la dragée haute. Mais, comme beaucoup d’amours adolescents promis à durer, celui-ci ne déroge pas à la sacro-sainte règle et s’évanouit le temps d’un été qui ne sera pas « violent ». Les parents de Guendalina congédient leurs avocats respectifs pour se réconcilier dans une étreinte sans équivoque. Les affaires courantes du père qu’il pimente de ses frasques aventureuses le conduisent à Londres venant contrarier définitivement les projets échafaudés par les jouvenceaux en herbe et mettant un terme brutal à leur idylle romanesque.

Inspiré d’un scénario de Valério Zurlini, Guendalina innove en ce que la bluette sentimentale sans grand intérêt sublime le corps de Jacqueline Sassard tour à tour dans des shorts cintrés ou un justaucorps moulant à la Audrey Hepburn en des poses insolemment suggestives et provocantes. Guendalina est une jeune fille anachronique dans son comportement,son indépendance et son arrogance affichée.

Précédant « Les adolescentes », le film porte également un regard mélancolique intériorisé sur l’adolescence rebelle en butte aux compromissions face à l’ordre ou plutôt au désordre familial. Il faut enfreindre l’interdit et non le contourner. C’est ce que fait Oberdan ,en dernier ressort. S’enhardissant, il est dépucelé par une putain de Viareggio pour mieux exorciser sa timidité maladive vis à vis de Guendalina et ne pas lui laisser tenir le crachoir. A travers ces deux oeuvres de la maturité, Alberto Lattuada tend un miroir à la jeunesse romaine et milanaise qui intercepte ses irrésolutions, ses déconvenues, ses foucades, ses temporisations et font dire à Giacomo Leopardi, le poète-philosophe : « il n’est rien de réel ou de substantiel que le vain plaisir des illusions. »

 

Distributeur : Les Acacias.

 

Titre original : I dolci inganni et Guendalina

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