Le garçon qui faisait danser les collines

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Le rire des larmes

Rap et traditions

Quand la mère d’Ahmet meurt, il doit retourner à son village pour aider son père avec ses bêtes et prendre soin de son jeune frère qui, marqué, demeure muet ; Ahmet est alors fasciné par une jeune danseuse ramenée, elle, d’Allemagne par sa famille pour être mariée. Et le premier point positif de ce garçon qui faisait danser les collines est son ton : léger. Structuré de façon classique autour du parcours d’Ahmet dans cet environnement dont il espérait s’émanciper, l’auteur créer diverses situations où la modernité, notamment via les nouvelles technologies et, surtout, les musiques et danses contemporaines, ne cesse d’entrer en collision avec le mode de vie quasi archaïque de la communauté yörük (Turque) de Macédoine du Nord. Le film témoigne ainsi, par les situations saugrenues dans lesquelles il projette son héros, de la rupture générationnelle en cours et s’efforce de faire rire du drame et d’amener la réflexion par la joie.

Lumières électriques

Jamais avare d’effets de mises en scène qui côtoient le baroque, notamment avec des ralentis ou des mouvements de caméra dodelinante venant souligner le point de vue de ses personnages (des adolescents découvrant les émois de l’amour et le désire de liberté à travers la danse) le film narre son récit le plus souvent en plein jour. Un jour pourvue d’une lumière forte et irradiante, solaire, qui justifie à elle seule une colorimétrie globale vibrante, bariolée et électrisante. Une tonalité de couleurs qui détone à nouveau radicalement dans le type de paysage au sein duquel se déroule l’action : des collines rocailleuses et des bois sombres. Un panorama qui aurait convenu pour tous films de tueurs en séries, ou plus simplement pour créer un documentaire radical mettant en avant le misérabilisme de paysans délaissés ou l’archaïsme de leurs traditions.

Le funambule

C’est le point le plus réussi de cette œuvre. Par son approche, elle projette le public sans explications, de façon documentarisante, dans un environnement où tout appelle à un drame, mais en contrebalançant systématiquement cette tendance tant par son image vibrionnant que par la caractérisation de ses personnages. Car ni le jeune homme ni son aimée ne se plaignent de la situation et, surtout, ils se battent pour aller de l’avant. De sorte que, s’il y a bien un antagonisme des générations, il n’y a pas de complaisance dans le malheur du fait de la recherche de solutions, pas de fatalisme. Cette quête d’émancipation par l’évitement du conflit plus que par la confrontation directe, met en tension tout le film et le pourvoie d’un suspense très accrocheur. Cela lui donne aussi une teneur fortement politique, mais jamais militante, même si, avec son personnage secondaire féminin fort, il est fermement féministe.

Acnés et bouclettes

L’équilibre du film repose ainsi, pour beaucoup, sur les interprètes de l’œuvre, qui jouent dans le registre du naturel et du spontané. Les adultes parviennent ainsi à donner vie à des personnages souvent ambigus, dont on sent une autorité rigide et violente sans jamais la voir ouvertement, si ce n’est par la posture de leur corps dans l’espace. (Admettons ici un caractère un peu cliché à certains hommes d’âge mûr, qui demeurent indécrottablement arriérés.) Dans le même temps, le physique ingrat du personnage principal, lui, qui n’est pas sans rappeler celui de Ninetto Davoli avec sa peau boutonneuse et ses cheveux bouclés, aux antipodes des canons de beauté hollywoodiens, confère à Ahmet une innocence naturelle qui renforce l’empathie à son égard. Cela lui donne aussi une certaine beauté dans sa laideur juvénile, qui le rend particulièrement crédible.

La fiction était un documentaire

Qui plus est, la collision entre aspect documentaire et penchant fantasmagorique donne une dimension particulière à l’histoire du garçon... Car le contraste généré entre le fait social auquel se heurtent les jeunes gens et le fait de leurs désirs est tel que, lorsque lesdits désirs se manifestent concrètement le public en vient à se demander si les héros ne sont pas pris dans une hallucination. On en vient à se demander si l’une ou l’autre version des faits est bien réelle. Soit un processus qui amène une densité intellectuelle qui permet à l’œuvre d’être plus qu’une simple fable. Elle en acquiert une véritable dimension autoréflexive qui pousse à interroger le rôle et la place du cinéma dans la société. D’autant plus que cette tension entre réalité fuie et réalité désirée à pour effet de tendre le public dans la mesure où, par delà l’humour, celui-ci a conscience que sans l’œil malicieux du réalisateur, rien de tous ce qui est observé ne serait drôle, mais tragique.

La rire est plus fort que la larme

Enfin, quelques bons retournements de situations et autres rebondissements achèvent d’impliquer un public pris dans un univers en équilibre précaire entre monde enchanté et réalité sociale obscure. Ce qui permet au garçon qui faisait danser les collines de demeurer surprenant, malgré le classicisme de son histoire. La musique moderne mixant morceau de raps et partition traditionnelle yörük achève d’exacerber chacun des points précités et contribue pleinement au rythme de l’œuvre, au même titre qu’un montage dynamique, tout en donnant envie au spectateur de danser dans la salle. Le film est beau, bien mené, évoque le Yurt de Nehir Tuna et, d’un certain point de vue, le Mustang, de Deniz Gamze Ergüven, la déprime en moins. Il ne faut donc pas hésiter à aller le voir pour se mettre dans le meilleur état d’esprit avec l’été qui vient.

Titre original : DJ Ahmet

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Durée : 99 mn


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