Ginza cosmetics ou quand une femme refuse de monter l’escalier

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« Ginza cosmetics » dépeint les tribulations d’une quarantenaire esseulée, geisha flanquée de son rejeton dans l’après-guerre, qui a du mal à joindre les deux bouts et doit composer avec son quotidien dans le quartier commerçant tokyoïte de Ginza en pleine reconstruction. Mikio Naruse signe là une tranche de vie tout en retenue émotionnelle qui est un reflet fidèle, méticuleux de raffinement sentimental et quasi documentaire, de l’ethnicité japonaise comme art de vivre. Inédit et incontournable …

« Quand quelque chose de mauvais te tombe dessus, tache d’en faire la meilleure des choses possible  » (dicton japonais)

Six ans après la capitulation nippone du 2 septembre 1945, Tokyo se relève peu à peu de ses décombres calcinés et la reconstruction est en marche; montrant encore ça et là les stigmates béants, séquelles aux bombardements incendiaires intenses qui ont dévasté la mégapole.

Yukiko, une mère célibataire encore éligible dans les affres du marasme économique de l’après-guerre

En 1951, la ville renaît à peine de ses cendres et le boom économique est à venir. Oeuvrer au titre de geisha, hôtesse de bar, alors qu’on est une quarantenaire vieillissante est un défi au quotidien.  C’est pourtant le challenge que relève Yukiko (Kinuyo Tanaka) flanqué de son rejeton Haruo (Yoshihiro Nishikubo), « gosse de Tokyo » et enfant naturel qu’elle a eu d’un homme qui les a abandonnés une fois tombée enceinte. A cette période, Tokyo connaît une pénurie de « bons » et « beaux » partis. Entre les étudiants et les personnes d’un certain âge, il n’y a pas d’entre-deux. Pour des femmes qui espéraient se marier « dans la fleur de l’âge », quels célibataires éligibles vont-elles pouvoir séduire ? Il leur faut surmonter le marasme économique et les problèmes drastiques d’employabilité qui vont avec.

 

 

Mikio Naruse et son scénariste sur le film, Matsuo Kishi, partagent en commun une connaissance intime du quartier de Ginza, épicentre de cette comédie dramatique. Ils adaptent le roman de Tomichiro Igami.  Ce shomingeki expose le drame existentiel au quotidien de Yukiko qu’on voit peiner à joindre les deux bouts. Son activité irrégulière et instable bat de l’aile selon une conjoncture défavorable qui contraint la tenancière à vendre son fonds de commerce. Le drame en demi-teinte amorce la réémergence du « cinéaste des embruns sentimentaux » qui a connu auparavant une baisse de créativité. Sa production dans les années 40 se voit injustement dénigrée y compris par lui-même.

Le titre du film, Ginza cosmetics, fait implicitement allusion à la façade, l’aspect trivial, le fard, les apparences, l’écume des choses.  Le quartier fait « peau neuve ». Comme le maquillage que Yukiko arbore pour exercer son métier d’hôtesse de bar au Bel-Ami, un cabaret-club (kyabakura) où les hommes d’affaires cherchent à se divertir en conversant en agréable compagnie.

Dans la plus pure tradition de l’omotenashi, cet art de l’hospitalité à la japonaise, l’hôtesse anticipe en tout bien tout honneur les désirs des clients masculins.  Les bars clandestins , louches et délabrés sont monnaie courante dans ce quartier de Ginza que Naruse montre en pleine consolidation par les ouvriers sidérurgistes. La foule se presse aux intersections. Des images du vieux Japon traditionnel refleurissent ici ou là comme ces artistes de rue ambulants autour desquels s’agglutinent les enfants comme Haruo, le fils de Yukiko qui traîne dans les rues lorsqu’il n’est pas à l’école primaire, chien perdu sans collier, tandis que sa mère doit faire ses heures au « Bel-Ami ».

La geisha divertit une clientèle exclusivement masculine pour l’inciter à prendre des consommations surtaxées. Elle est avant tout une serveuse aux petits soins d’ un seul client; contribuant à sa détente. A la différence d’une geisha de bas étage, elle ne commande pas de champagne pour elle-même et le bar n’est pas l’antichambre d’une relation plus intime comme le racolage d’un coin de rue. Ce faisant, elle est tributaire de la note du client. Lorsqu’il s’en trouve en défaut de paiement, elle doit régler la tenancière du bar à sa place. Alors que d’autres hôtesses plus jeunes espèrent toujours devenir la maîtresse d’un client régulier ou  sont tentées de se faire des extras en acceptant l’invitation à sortir de clients après la fermeture du bar. Droite comme une flèche et blanche comme neige, Yukiko s’y refuse. Sa seule faiblesse est de toujours trouver un biais pour aider ses collègues même à son détriment. Dans ces bars trop exigus pour accueillir un divertissement musical, des musiciens itinérants jouent à la demande.

Ginza n’est pas Yoshiwara qui est par excellence le quartier tokyoïte des plaisirs. La routine quotidienne de travail de Yukiko l’expose à devoir affronter de mauvais payeurs ou de vieux admirateurs insolvables toujours sur le qui-vive pour lui taper de l’argent dans sa trop grande mansuétude. Le business n’est pas florissant et déficitaire qui nécessite un renflouement. Yukiko en vient à monter au créneau pour dépanner sa patronne résolue à vendre son fonds de commerce en désespoir de cause. Pour ce faire, elle emprunte 200 000 yens à un admirateur libidineux qui tente d’abuser d’elle en retour. Naruse souligne la dépendance à l’argent des femmes japonaises dans le Tokyo d’après-guerre.

Yukiko dessille ses yeux sur une romance inaccessible désormais réduite à peau de chagrin 

Le cinéaste aborde la thématique sociale de l’hôtesse de bar qu’il développera neuf ans plus tard dans Quand une femme monte l’escalier (1960) où il évoque trois statuts d’hôtesses. 1°/ la bonne hôtesse qui rentre chez elle en taxi 2°/ l’hôtesse ordinaire qui rentre en train 3°/ la mauvaise hôtesse qui rentre avec un client. Yukiko, son héroïne de Ginza, est résiliente.  Jour après jour, elle voit ses espérances et aspirations légitimes d’échapper à sa condition précaire par la romance amoureuse détrompées et se réduire à peau de chagrin.

L’expérience de Yukiko au Bel-Ami est saluée par les hôtesses plus jeunes qui éprouvent dans le même temps une forme d’amertume envers cette « soeur » plus âgée. dont les perspectives de se « recaser » empirent à mesure qu’elle prend de l’âge.  Sans l’exprimer ouvertement, empêchée par l’extrême retenue dont elle fait preuve tout du long,  Yukiko n’apprécie pas la manière dont certaines exercent leur activité. Elle chaperonne néanmoins une jeune hôtesse sous son aile protectrice : Kyoko (Kyoko Kagawa) à qui elle explique que tous les hommes sont des animaux qu’il ne faut pas prendre au mot.

 

 

Résilience, rédemption et réconciliation mère-fils

A l’insu de son plein gré, Yukiko s’entiche d’un visiteur de province Ishikawa (Yûji Hori) que Shizue, son amie, lui demande de guider à travers Tokyo pour deux jours. Kinuyo Tanaka prolonge ses rôles d’héroïne résiliente effacée, aux instincts refoulés, qui accuse les rebuffades émotionnelles  et se réadapte aussitôt pour poursuivre son combat interne et abdiquer une romance amoureuse à portée d’elle. Une séquence tout en attentisme subtil la cueille en compagnie d’Ishikawa, prétendant putatif , observant la constellation de la grande Ourse comme si elle « traçait des plans sur la comète » d’un mariage qu’elle appelle de ses voeux. Mais la réalité reprend ses droits avec la brusque disparition de Haruo qui a pris la poudre d’escampette, abandonné de tous. Laissant en plan sa romance naissante, Yukiko délègue son rôle de guide à sa jeune soeur Kyoko, qui s’amourachera à son tour et planifiera  l’hyménée  tant souhaitée…

S’imaginant être punie en retour d’avoir poursuivi une chimère d’échappatoire romantique à la grisaille de son quotidien étriqué, Yukiko fait amende honorable et sa nature conciliante reprend le dessus intériorisant sa défaite sentimentale. Le devoir maternel reprend ses droits et la promesse de la visite prochaine du zoo à Haruo ne sera plus ajournée.

Au jour d’aujourd’hui, le district de Ginza est un secteur de Tokyo classieux et friqué (Gin veut dire argent au sens de matériau). Fleurissent les boutiques de luxe, les magasins de haut standing propices au shopping. Où les hommes s’emploient à distraire les femmes esseulées et non plus l’inverse dans les clubs-bars branchés liés parfois au crime organisé de l’endettement extrême , de l’exploitation et du trafic sexuel. autres temps autres moeurs.

Ginza cosmetics est distribué en salles dans sa version restaurée 4K par les films Carlotta

NDLR: cette chronique a été dûment rédigée et documentée par un chroniqueur professionnel sans l’assistance de l’IA ni d’un quelconque alogorithme

Nota bene : pour les amateurs cinéphiles de films japonais de la tradition, Alain-Michel Jourdat a publié un essai Le bonsaï qui cache la forêt en avril 2024 aux éditions Jacques Flament, encore disponible sur commande en ligne, qui inclut notamment une section sur l’oeuvre de Mikio Naruse, une esthétique de la mélancolie. 304 pages illustrées et agrémentées de photos de tournage inédites ainsi que des reproductions des affiches originales de près de 50 films parmi ceux analysés et décryptés. 

Titre original : Ginza Kesho

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