Compte-rendu(s) : Fête du Court-Métrage et Festival de Clermont-Ferrand

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Dix ans, putain !

À l’heure de la dixième édition de la fête du court-métrage, manifestation organisée annuellement par les acteurs-clés les plus pertinents du milieu (l’agence du court-métrage et l’association Courts Devants ; la société des réalisatrices et réalisateurs de films et le syndicat de la production indépendante), l’heure est peut-être venue, doucement, de dresser un petit bilan d’étape de la vie et de la bonne circulation de ce format en France, ainsi que de la place qu’il occupe, ou qu’il devrait occuper, dans notre écosystème audiovisuel. Distinguons grosso modo deux pensées : pour certains, le court-métrage est un endroit de chantiers, c’est-à-dire d’expérimentation et de préparation ; un moyen de trouver ou de perfectionner, dans la brièveté, une technique, une vision, qui sera plus tard destinée à être développée dans des « longs ». Ce serait un « pédiluve » avant le grand bain (comme Martin Jauvat n’aime pas qu’on le considère), ce qui expliquerait qu’on associe souvent cette forme à une certaine légèreté, laquelle justifierait la belle quantité de films comiques diffusés dans les sélections (cette année comme les précédentes). Pour d’autres, le court-métrage est complet en lui-même, il a la force et la précision de sa fugacité. Il est plus puissant justement parce qu’il a ce quelque chose d’éphémère. Il multiplie une qualité propre au cinéma en général, celle de donner à voir au spectateur un univers par un trou de serrure, en rendant ce trou encore plus petit que d’habitude, et de là, cet univers encore plus grand. La différence entre ces deux extrêmes serait celle qui sépare un « Ça suffira » d’un « C’est plein », ou, pour le dire de façon encore plus maïeutique, celle qui sépare un « C’est tout. » d’un « C’est tout ! »

L’une de ces conceptions est bien entendue plus romantique et attirante que l’autre, mais le cinéma étant, par ailleurs, une industrie, il est évident que les réalisateurs et les réalisatrices de courts – les court-métragistes – doivent composer, en eux-mêmes et vis-à-vis des diffuseurs, avec la nécessité d’intégrer leurs œuvres dans des récits de carrière connus et plus ou moins faciles à vendre (celle du court-métrage qu’on réalise pour plus tard l’étirer en long ; celle du court-métrage comique qu’on peut regarder et programmer n’importe quand, « sans prise de tête »). Aussi, force est de le constater, dans cette édition, certains films parmi les plus accessibles et à l’énergie la plus communicative reproduisaient, en quelque sorte, la double-posture du court-métragiste, cet artiste conduit à faire un rêve très grand dans un lit très petit ; sa difficulté à faire tenir le monde en entier dans une tête d’épingle.

Dans Al Fresco, un jeune espagnol interprété par Roc Esquius s’enorgueillissait ainsi de parler de son « indépendance » à sa mère, fier d’avoir « emménagé » sur le balcon d’un appartement que la famille de propriétaires partageait déjà avec un locataire, un squatteur, son chien, un studio de photoshoot, et un espace de coworking. Critique évidente du marché immobilier absurde des années 2020 ; mais aussi, satire plus discrète de la manière dont les jeunes adultes sont aujourd’hui arrêtés dans leur croissance par une société qui n’a rien à leur offrir à part ces étranges espaces liminaux, qui singent grossièrement les vrais lieux de vie jadis habités par leurs ainés. L’économie européenne est en train de dire « va dans ta chambre » à une génération entière, et c’est ce que le réalisateur Ignacio Rodó essaie de rendre palpable, dans un plan-séquence inventif et malin. Dans Lady Attila, la jeune comédienne Apolline Andreys se mettait elle-même en scène dans le rôle d’une campagnarde bourguignonne en mal d’aventures, laquelle devait s’affranchir de l’immense petit obstacle que lui opposait son grand frère (leurs responsabilités partagées dans le garage familial) et arracher une minuscule, gigantesque victoire à son quotidien répétitif (une soirée passée à s’amuser dans un concours de air guitar). Rigoureuse dans ses recherches pour son scénario, Andreys est allée jusqu’à répéter et pratiquer cette discipline punk-rock-goofy, et elle en est devenue championne de France, puis, troisième au classement mondial. Le air guitar est une bonne métaphore pour une certaine pratique du court-métrage, car il s’agit de cet art qu’on peut tout à fait réaliser sur des temps volés, avec un splendide sourire niais, et à égalité vis-à-vis de tous nos « adversaires » : on est là pour rire, pour faire rire, aussi, pour faire semblant, et pour faire, tout court (en gardant en tête que les verbes « faire » et « produire » sont très différents).

Même dans Roule ma poule, sorti en 1999, mais remontré ici dans la programmation « En haut de l’affiche » (qui célèbre les débuts d’acteurs connus, en l’occurrence, Emmanuelle Devos), Caroline Vignal nous prouvait que deux disquettes de dragueur peuvent contenir la promesse d’un véritable amour ; une rencontre fortuite avec un ex, le destin en entier ; et une journée passée à donner des cours d’auto-école, tout Paris. C’est déjà entamer un retour vers l’enfance de l’art, se rappeler que le cinéma est né dans des spectacles forains, circassiens, que de croire très fort que bouger ses doigts dans l’air peut créer de la musique (la post-synchronisation est une magie, réenchantons-nous avec elle). Dans la mesure où la fête du court-métrage n’est pas réellement un festival de courts-métrages (elle n’a pas de thématique particulière, elle n’a pas de ligne éditoriale, et la structure d’organisation est très décentralisée entre les régions, déléguée à des associations), ce qu’elle souhaite nous transmettre n’est alors pas tant une dissection, une dissertation sur un sujet, ni même un état des lieux ou une série de rétrospectives, mais un sentiment particulier de spectation, très ludique et imaginatif, très sympathique au pouvoir du burlesque. Malgré le caractère institutionnel et encadré de la structure administratrice (qui donne des cartes blanches à Ciné+ OCS et à TV5Monde, fait des partenariats avec Sony et des journées professionnelles sur le site même du CNC), son président, Roland Nguyen, l’ancien « monsieur courts-métrages » du groupe France TV, est parvenu à créer un cadre dans lequel s’insèrent des moments et des ambiances de visionnage rares, pas scolaires pour un sou, et tributaires des salles de bric et de broc du cinéma des premiers temps.

Miracle du réveillon de la Saint-Méliès : les publics un peu dissipés de l’auditorium du carré Baudouin ne nous ont pas parus agaçants. Leurs ricanements, leurs messes basses, leurs allées et leurs venues, nous ont ramenés au plaisir de jouer avec les films, et surtout à celui de jouer « pour » les films, c’est-à-dire de jouer au spectateur, de jouer le spectateur. Ils nous ont redonné au sous-sol du Grand Café de Paris, période frères Lumière, et aux projections des films de Max Linder et d’André Deed. Et ils l’ont fait d’autant mieux qu’à l’étage, dans ce même carré Baudouin, le fourmillement d’ateliers pratiques et d’un laboratoire de post-production de documentaires pouvait être entendu.

J.O.-graphie de la capitale. 

Plus tôt, durant ce mois de mars, l’autre grand rendez-vous national de la « petite » forme du court-métrage, le festival de Clermont-Ferrand, était venu restituer chacun de ses différents palmarès, au cours d’une journée dédiée, au Forum des Images. De la sélection internationale, nous pouvons retenir Cœur Bleu, de l’haïtien Samuel Suffren, une série de tableaux vivants inspirés de la relation conflictuelle et fantasmée de son père vis-à-vis de l’immigration vers les États-Unis, et BUDA, du belge Raphaël Kaddour, un documentaire suivant les mauvaises journées et les altercations avec les usagers des employés d’un « Recypark » de Bruxelles. Les deux jeunes cinéastes, francophones, donc, étaient présents dans la salle et disponibles pour qui avait des questions à leur poser. De la sélection nationale, nous nous souviendrons de Sulaimani, un charmant petit film en stop-motion dans laquelle deux parisiennes originaires du Kerala se rencontrent malgré leurs classes distinctes et leurs récits d’immigration différents, vivant, dans le métro, puis dans un restaurant indien, une sorte de réconciliation à partir de leur madeleine de Proust et de leur mal du pays communs. Sulaimani, c’est un peu l’envers positif, tendre et réconfortant d’autres court-métrages « de sororité » comme Buah (dans lequel l’amitié entre deux femmes indonésiennes, d’abord signée dans le partage de fruits et de chants, dégénère dans des effets gore libérateurs), ou d’autres films d’animation « exilés » comme Breaking Walls (dans lequel l’aliénation de l’immigré est rendue, visuellement, par l’intégration d’yeux photoréalistes, affreusement attentifs, par-dessus des silhouettes en carton plus simplistes).

Le coup de cœur d’Il Était Une Fois Le Cinéma pourrait bien aller à Du pain et des jeux, un court-métrage de Léa Tarral et de Judith Longuet-Marx dans lequel ces deux metteuses en scène prennent un personnage qu’elles avaient déjà fait évoluer dans leurs pièces de théâtre, « Ferdi » (Ferdinand Niquet-Rioux) et le font réagir à l’opportunité et au chaos que représentaient les Jeux Olympiques de Paris, il y a un peu moins de deux ans. Avec ses yeux sombres, cernés, et son regard bovin, sa manière toute particulière d’être à la fois très impliqué dans ce qu’il fait (au point d’improviser des longs monologues de préparation et de mise en situation quand il décide de postuler pour un petit job) et totalement tangentiel aux actions qui se déroulent devant lui, Ferdi est une excellente trouvaille de jeu par Niquet-Rioux, et un clown très drôle, qui pourrait être hilarant dans n’importe lequel des contextes, connotés politiquement ou pas, où on pourrait le plonger (des manifestations d’agriculteurs contre Mercosur au soir de la victoire d’Emmanuel Grégoire aux municipales, vers la rotonde de Stalingrad, par exemple). Il réactive donc une pertinence du décalé, une force d’impact du paumé, du retardataire, qui peut ressembler à celle qu’avait, à son époque et dans ses courts-métrages à lui, un Lucien Bataille (plus connu sous les noms et les cascades de Zigoto et de Casimir).

C’est par leur impressionnante capacité à être à la marge ou dans la parenthèse, à l’envers quand on les attend à l’endroit, que ces figures de dépenaillés, de déglingués, de sonnés, de soufflés, de cruches et de clochards chapliniens, sont si amusantes et prometteuses pour le futur de la comédie française (qui peine à se renouveler après le règne des « emmerdeurs »). Ferdi a le pouvoir de nous faire croire qu’être parolier, c’est écrire autant des gestes, des chorégraphies de mains (à nouveau une histoire de doigts dans les airs et de musique) que des paroles. Lui et ses congénères changent une situation simplement en ne la comprenant pas, et c’est pour cette raison qu’il est si réjouissant de les observer dans des réalités plus ou moins avérées (les JO ayant été filmés ici comme l’aurait fait une équipe de documentaire « guérilla »). D’ailleurs, Ferdi pourrait se trouver une sorte de cousin brun dans le personnage d’Isaac, interprété par Micah Zindel dans le court No Skate!, qui se déroulait également pendant les JO. Les deux films font partie d’un nouvel horizon humoristique français très rafraîchissant, une tendance que l’on pourrait nommer, de façon sans doute prématurée, celle d’Aimer Perdre ; ce long-métrage étant à la fois lié à No Skate! par la présence au casting de Zindel, et à Du pain et des jeux par le fait que l’un de ses réalisateurs, Lenny Guit, est remercié spécialement au générique par Tarral et Longuet-Marx.

Une preuve par A+B que certaines visions de cinéma ne se prêtent pas au long-métrage ? Dans le petit corpus des films se moquant des jeux olympiques, les deux coups d’éclair de moins de 25 minutes terrassent leurs deux grands frères mieux distribués. L’Esprit Coubertin avait ses moments rigolos, mais l’ensemble était plutôt, et malheureusement, resserré sur des caricatures croquées à gros traits, programmées pour se démoder (Grégoire Ludig en coordinateur opportuniste assoiffé de victoire, Emmanuelle Bercot en coach rasta-blanche nymphomane, Aure Atika en ministre macroniste incompétente). Le Rendez-vous de l’été avait un rythme plutôt plaisant, mais la majorité de sa douceur amère était décadrée sur d’autres endroits que les stades et les files d’attentes, déjà vus au cinéma, comme le parc des Buttes-Chaumont ou le bassin de la Villette. À sujet similaire et à armes pourtant inégales, No Skate! et Du pain et des jeux triomphent, leur fraîcheur est une fonction de leur immédiateté. Le film de Léa Tarral et Judith Longuet-Marx nous renvoie vers une épure de la technique (il est obligé de se débrouiller avec des procédés très simples, mais terriblement efficaces : le travelling zoomé durant la scène de foule, vers Hôtel de Ville), et, une fois de plus, aux origines du cinéma. Au fond, No Skate! et Du pain et des jeux pourraient être des films d’actualités reconstituées, comme on en faisait au début du muet (rappelons que George Méliès a tiré un film de L’Affaire Dreyfus en 1899, presque pendant l’affaire Dreyfus).

Si le spectateur souhaite découvrir la fine fleur du court-métrage français de l’an passé, la fête du court-métrage est bien entendu ravie de la lui montrer. Trois des quatre films nommés au dernier César du meilleur court-métrage de fiction ont été diffusés, cette semaine et la dernière : Big Boys Don’t Cry passait dans le programme Talents d’aujourd’hui 1, Wonderwall passait dans le numéro 2, et Mort d’un acteur, le lauréat, était le premier film du programme Viens voir les comédiens.

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