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Vous n’avez encore rien vu

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En plein coeur ! Resnais s´adapte à Anouilh, Anouilh s´adapte à Resnais.

« Allo, Sabine Azéma ? Je vous appelle pour vous faire part d’une bien sombre nouvelle. » Comme à son habitude, Alain Resnais commence par les présentations. La phrase tombe comme un couperet, mais elle rappelle que le cinéma est une affaire collective, et son cinéma en particulier affaire de partage. Celles-ci faites – bien faites, d’une façon parfaite pour citer Pas sur la bouche (2003) –, le film peut commencer. Sauf qu’ici les acteurs, pour la plupart des fidèles de longue date de Resnais, n’interprètent rien d’autres qu’eux-mêmes. Arditi, Azéma, Wilson, Piccoli… donnent des versions un peu plus grandes d’eux-mêmes, de leur image et de la mémoire des rôles qu’ils ont traversé. Avec un titre qu’on espère prémonitoire, Vous n’avez encore rien vu est la rencontre inattendue de deux pièces de Jean Anouilh : Cher Antoine ou l’Amour raté (1969) et Eurydice (1941). Au lendemain de sa mort, les acteurs du célèbre auteur Antoine d’Anthac (Denis Podalydès) sont réunis chez lui pour la lecture de son testament. Ils ont tous interprété son Eurydice, ayant même parfois joué différents rôles à divers moments de leur carrière. Ils sont invités à regarder la captation de l’interprétation de la pièce par une jeune troupe afin de leur offrir l’autorisation ou non de la jouer.

C’est aux acteurs qu’on prête d’abord attention dans ce film qui leur est tout autant un hommage qu’une déclaration d’amour. On regarde, on inspecte la « troupe » de Resnais dont les visages sont éclairés par l’écran diffusant la captation d’Eurydice. Ils observent une nouvelle génération s’emparer de leurs rôles, tour à tour surpris, amusés, émus… (on pense au Shirin de Kiarostami, 2008). Mais la captation d’Eurydice – dont Resnais a délégué la mise en scène à Bruno Podalydès – projetée sur grand écran fait partie intégrante du film. Les images de Podalydès croisent celles de Vous n’avez encore rien vu. Peu à peu, chacun des acteurs va reprendre son rôle : répéter le texte d’abord, puis se mettre à rejouer véritablement la pièce. Le film est affaire de souvenirs, de retours, Resnais citant aussi malicieusement qu’amoureusement le fameux intertitre de Nosferatu (1922) de Murnau : « Dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à leur rencontre. ».

 

Les rôles et les émotions refont surface : Azéma/Consigny redeviennent Eurydice, Arditi/Wilson reconquièrent leur Orphée, Amalric transcende Mr Henri… Mais au-delà, c’est une mémoire personnelle qui resurgit. En Orphée et Eurydice, Arditi et Azéma rejouent le beau couple tant de fois interprété chez Resnais – qu’il soit bienheureux comme dans Pas sur la bouche, désespérément esseulé dans Cœurs (2006), multiple et instable dans Smoking / No Smoking (1993)… –, plus touchant encore par la force de la tragédie qui les guette. Même en Orphée, Wilson ne parvient à se départir du rôle de tombeur funeste qu’on lui connaît (On connaît la chanson, Pas sur la bouche, Cœurs). Par un discret jeu d’écho, c’est même à la biographie de ses acteurs que le réalisateur fait appel puisque nombre d’entre eux ont joué Anouilh sur les planches : Azéma débuta sa carrière dans La Fille du toréador devant l’auteur en 1974 et Wilson a déjà incarné Orphée au Théâtre de l’Œuvre en 1991 avec Sophie Marceau en Eurydice.

« Hé bien, c’était cela… Cette pitrerie, ce mélo absurde, c’est la vie. Cette lourdeur, ces effets de théâtre, c’est bien elle. » (1)

Théâtre donc. Théâtre toujours chez Resnais. Un petit théâtre des cœurs toujours présent pour contourner un réalisme qui ne l’intéresse pas : « Ce que je cherche toujours dans mes films, c’est une langue de théâtre, un dialogue musical qui invite les acteurs à s’éloigner d’un réalisme du quotidien pour se rapprocher d’un jeu décalé. » (2) Le dispositif est ici idéal : on regarde des acteurs jouer, gratuitement, sans public, pour leur propre plaisir. Le jeu est d’abord discret, presque chuchoté, avant de s’affirmer quand les sentiments débordent des lèvres et s’emparent des corps (Mathias, l’amant éploré, se levant brusquement pour crier « Où est-elle ? »). L’écran diffusant la captation devient pour les comédiens un fond de scène : un hors-champ avec lequel ils jouent, auquel ils répondent dans un jeu d’échange permanent, jusqu’à se retrouver eux-mêmes sur cet écran. De frontière temporelle séparant les deux troupes, cet écran va devenir un élément clé d’Eurydice qui sépare les deux amants. Si le film est en huis clos – les acteurs ne sortent jamais réellement de la salle de projection dans laquelle ils ont été conviés –, le décor varie considérablement. Leur jeu les transporte dans le hall de gare et la chambre d’hôtel qui cadrent l’action de la pièce. Chez Resnais, la moindre porte peut ouvrir sur n’importe quel espace et un salon cossu donner sur le quai d’une gare dans lequel les acteurs peuvent s’évanouir comme des fantômes.

 

La gratuité des débuts, le simple plaisir du jeu s’envole pourtant à mesure que les comédiens retrouvent leurs personnages. Ils peuvent à nouveau se perdre en eux. Ils n’ont plus l’âge de leurs rôles, mais le temps n’existe plus – littéralement : la pendule de la gare n’a pas d’aiguilles (3). Tout présent disparaît (la salle de projection, la captation) au profit du drame originel d’Orphée et d’Eurydice. On assiste impuissant à l’inévitable, soutenu par un jeu décalé défendu par Resnais qui renforce le tragique de l’action, l’horreur du mythe relue par Anouilh : la vie est trop laide pour qu’on puisse s’y aimer. En allant la chercher aux Enfers, Orphée peut sauver Eurydice à condition de ne pas la regarder. Orphée n’est pas l’amant impatient qui se retourne pour voir son aimée, Orphée est celui qui ne peut supporter qu’elle ne soit pas conforme à ses désirs. Se retournant vers elle, il la tue, volontairement et définitivement. Ne lui reste plus qu’à disparaître lui-même. Aux portraits d’une insupportable solitude (Cœurs, le terrible « Vous m’aimez alors ? » de Georges Palet dans Les Herbes folles, 2009), par le spectre du théâtre et du jeu d’acteur, Resnais ajoute ceux d’êtres toujours aussi solitaires, mais condamnés à la répétition perpétuelle et tragique des mêmes gestes : des corps prisonniers de leurs rôles et de leurs drames.

Ce n’était que du théâtre peut-être, mais rien ne pourra gommer les gestes gravés sur pellicule. Pas même le surprenant coup de théâtre final (venant de Cher Antoine) et annoncé par l’affiche du film. Théâtral peut-être. Mais peu de choses ont pu paraître aussi réalistes. On serait Azéma, on crierait d’autant plus fort !

(1) Jean Anouilh, Eurydice, 1941
(2) Extrait d’un entretien avec Alain Resnais à paraître dans le livre de François Thomas.
(3) Tout, du traitement d’un temps insensé, à la liberté de la construction narrative et spatiale, de même qu’au traitement de l’image (il y aurait tant à dire sur l’excellence du travail du directeur de la photographie, Éric Gautier, lui-aussi fidèle de Resnais depuis Cœurs), peut évoquer cet autre grand film de 2012 : Twixt de Coppola.
 

Titre original : Vous n'avez encore rien vu

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Durée : 115 mn


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