Il y a un an (le 16 mars 2025) mourrait à 43 ans Émilie Dequenne, d’un cancer rarissime de la glande surrénale qu’on ne put soigner. Parmi les nombreux films qu’elle eut cependant l’occasion de tourner (outre plusieurs séries ou téléfilms) entre 1999 (Rosetta des frères Dardenne) et 2024 (TKT de Solange Cicurel) et qui lui valurent plusieurs récompenses (un prix d’interprétation féminine à Cannes, un César de la meilleure actrice dans un second rôle, le Swann d’or de la meilleure actrice au festival du film de Cabourg en 2014 pour son rôle dans Pas son genre de Lucas Belvaux ), c’est sur ce dernier film qu’on va ici revenir, car il montre bien l’immense talent de cette actrice belge prématurément disparue.
Pas son genre, voilà un titre peut-être contestable car infiniment réducteur par rapport à son contenu : des commentateurs s’y sont d’ailleurs perdus, en ne voyant dans ce film qu’une comédie sentimentale s’appuyant sur une étude sociologique plus qu’éculée : celle où s’opposeraient deux milieux pré « Gilets jaunes » présumés irréductibles ; c’est-à-dire d’un côté Paris et de l’autre la province « profonde » (ici ce sont les Hauts de France, qu’on n’appelait pas encore ainsi à l’époque), ou encore les élites et de l’autre les classes populaires présupposées incultes. Il s’agit en vérité d’un drame amoureux, d’une grande histoire d’amour entre deux individus sincères (un homme et une femme) que tout oppose, certes, par la culture et le milieu social, mais qui vivent une vraie passion, inaboutie par suite des insuffisances de l’un des partenaires (ici, c’est l’homme, incapable de se donner parce qu’il ne sait pas vraiment aimer). Le tout est filmé avec une grande intelligence et une infinie subtilité par Lucas Belvaux, et surtout interprété par une extraordinaire Émilie Dequenne, au sommet de son art.
Le scénario, qui paraît presque un prétexte par rapport aux enjeux, peut se résumer ainsi. Clément (Loïc Corbery, lui aussi remarquable), professeur de philosophie et essayiste, est nommé dans un lycée à Arras, ce qu’il considère comme un exil insupportable : lui qui a l’habitude de prendre son petit-déjeuner aux Deux Magots, a peur de rater quelque chose d’important pour sa carrière en partant au pays des « pingouins » ! Sur place dans son nouveau lycée, on lui aménage pourtant un emploi du temps « aux petits oignons », qui groupe ses cours sur trois jours et lui permet donc, du jeudi au dimanche, de revenir au Quartier latin (où, par exemple, on le voit participer à un séminaire sur les philosophies scandinaves et allemandes). Ce jeune homme volage (le film s’ouvre sur sa rupture avec une ex) et autocentré, fils de grands bourgeois guindés, rencontre pourtant par hasard à Arras Jennifer (Émilie Dequenne), jeune mère célibataire qui travaille dans un salon de coiffure, vit dans une tour HLM, lit des romans réputés « faciles » (Anna Gavalda) et la presse people (elle sait tout des problèmes de couple de Jennifer Aniston et de Brad Pitt), adore le karaoké qu’elle pratique avec talent le week-end entourée de deux copines du salon de coiffure, croit dur comme fer à l’astrologie. À priori selon les clichés habituels Clément et Jennifer n’auraient rien à faire ensemble. Mais voilà : Jennifer n’est pas présentée comme un « cliché » dans ce film. Elle est belle (ou plutôt, comme elle le dit elle-même, jolie avec du charme… et un sourire irrésistible) ; malgré son manque de culture c’est une femme intelligente, vive et spontanée, qui sait ce qu’elle veut (à l’inverse du « flottant » Clément). Jennifer est un personnage solaire et bienveillant, prête à se donner en amour (mais qui refuse les aventures sans lendemains). Elle fascine littéralement Clément, qui se retrouve malgré sa suffisance professorale devant elle comme un petit garçon : c’est elle l’adulte et « l’homme » du couple qu’il ne vont pas tarder à former… trois jours par semaine seulement (quand il est à Arras). Acceptant ses avances, Jennifer va elle-même chercher Clément à son hôtel, et il devient celui qu’elle appelle son « Chaton » ! Face au froid Clément, qui sait théoriser sur l’amour mais non le vivre, qui est difficilement capable de se lâcher, c’est elle qui va prendre les choses en mains, n’hésitant pas à pointer quand il le faut les manquements amoureux de son partenaire (chose à laquelle ce don Juan de banc d’université n’avait guère été habitué jusqu’alors). Image saisissante : celle où au salon de coiffure Jennifer a dans ses mains la tête du pauvre Clément (qui, même amoureux, semble toujours « faire la gueule ») et tente (en vain) de modifier sa coiffure (métaphore de tout l’être de Clément).
Elle n’y parviendra pas, et lui non plus : « triste bonheur »…Est-ce pur hasard si ce jeune homme sincèrement ébloui par Jennifer (Clément est sûrement quelqu’un de bien, mais un peu lâche et égoïste) parle à la jeune femme de L’Idiot, roman de Dostoïevski qui narre l’histoire du prince Mychkine, bon mais naïf et incapable d’agir au point de déclencher le malheur autour de lui ?
Car dans le film de Lucas Belvaux aussi, tout va mal se terminer : Jennifer se rend progressivement compte du décalage irrémédiable qui existe, malgré leurs efforts sincères à tous deux, dans leur approche de la vie. Clément lui cache qu’il continue à écrire des essais de philosophie (alors qu’elle fait tous ses efforts, dictionnaire Larousse en main, pour « traduire » du Kant !). Surtout (et c’est sans doute la plus belle scène du film), rencontrant lors d’une kermesse une collègue philosophe et son mari, Clément omet de leur présenter Jennifer, comme s’il en avait honte. Tout le monde s’amuse autour d’eux, les Géants dansent au-dessus des têtes, et Clément (qui n’est pas déguisé, comme la collègue et son mari, alors que Jennifer l’est) feint d’ignorer sa compagne (la caméra de Luc Belvaux insère alors des ralentis, car si Jennifer conserve en apparence son beau sourire et sa joie de vivre, en réalité son cœur se brise) : ici ce sont ceux qui sont sans costumes ni déguisements qui mentent ; la seule à rester vraie, sincère, est Jennifer pourtant affublée de ce dérisoire chapeau à fleurs qu’elle porte sur l’affiche du film. Les apparences mentent : c’est une des leçons de ce beau film.
En femme de décision, Jennifer décide alors de tout quitter : sa place de coiffeuse, ses amies, son appartement – toute sa vie péniblement reconstruite après la séparation d’avec le père de son fils – pour tourner définitivement la page. Le dernier week-end, il y a une dernière séance de karaoké où elle se retrouve seule sur scène à chanter le grand tube de Gloria Gaynor « I Will Survive ! », qui dit : « No, not I, I will survive / Long as I know how to love, I know I’ll stay alive/ I’ve got my life to live, / and all my love to give/ and I will survive… »
Elle n’a rien dit à personne et quand Clément – une semaine plus tard : il croyait qu’elle était partie faire le point avec ses copines à Djerba – revient avec un bouquet de fleurs, il ne trouve que le vide : un vide représenté à l’écran par le plan terrible de l’appartement de Jennifer désormais dépourvu du moindre meuble. Elle s’est évanouie (on ne saura pas où elle a décidé d’aller) ; Clément est seul.
Blonde exubérante, intelligente et aimante, courageuse : on n’est pas prêt d’oublier cette Jennifer-là, Émilie Dequenne. Il y a quelque chose d’elle qui transparaît dans ce film, elle qui a dit à l’époque: « Je ne joue pas la comédie pour me fuir moi-même. Moi, j’aime bien ma vie ! ».





