Nuages flottants

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Adaptation du roman éponyme de Fumiko Hayashi (1903-1951), Nuages flottants est le portrait tout en finesse d’un couple que la guerre a réuni et que la défaite du Japon a séparé. Dans un pays en ruine et une société patriarcale et machiste, une femme (Yukiko) essaie d’arracher son ancien amant (Tomioka) à son cynisme et à son désespoir. Cheminant à ses côtés sans parvenir longtemps à le sortir de sa torpeur, elle n’y parviendra que juste avant de mourir, laissant Tomioka, enfin lucide, aussi déchiré que Zampano dans La Strada de Fellini.

Un chef-d’oeuvre du cinéma japonais à découvrir ou redécouvrir

Nuages flottants[1] (Ukigumo, 1955), de Mikio Naruse, plus qu’un drame social (sur les difficultés du retour des expatriés dans le Japon vaincu d’après 1945) est l’histoire sensible d’un amour malheureux : entre un homme volage et amer, Kengo Tomioka (Masayuki Mori) qui peine à se reconstruire, et Yukiko Koda (Hideko Takamine), son ancienne maîtresse bien plus forte que lui, qu’il avait connue au temps de l’occupation par le Japon de l’Indochine française et qui ne peut s’empêcher de l’aimer toujours (bien que Tomioka ait une femme légitime qu’il n’aime pas mais qu’il refuse d’abandonner). Au bout de multiples péripéties (Tomioka la laisse tomber dans la prostitution[2] ; il feint de lui proposer ensuite un suicide à deux dans la station thermale d’Ikaho[3]: les cures thermales – onsen – sont en effet une passion japonaise; puis il l’abandonne pour une autre), tous deux finissent pourtant par se retrouver. Mais quand il comprend enfin combien il est attaché à cette femme (interprétée par une très belle et expressive actrice : Hideko Takamine), il est trop tard : déjà gravement malade, elle le suit sur une île insalubre et en meurt (l’île en question, Yakushima, ronde et toute petite dans la préfecture de Kagoshima, à quelques dizaines de kilomètres au sud de Kyushu, est extrêmement pluvieuse, marquée par un climat subtropical et des tempêtes récurrentes). Un peu comme dans la fin de La Strada de Fellini (Zampano pleurant Gelsomina), l’égoïste Tomioka comprend alors, trop tard, combien Yukiko l’aimait et qu’elle faisait irrémédiablement partie de sa vie (son aveuglement prolongé est un temps suggéré symboliquement dans le film par un pansement qui cache l’un de ses yeux, soi-disant atteint d’un orgelet).

Romance sentimentale ? Sûrement pas. Car la naissance de ce sentiment partagé est montrée avec une infinie délicatesse par le réalisateur japonais, qui ne force jamais le trait : tout est dit à travers des regards et un temps qui s’étire sans pesanteur, sans rien occulter par ailleurs de la sordide réalité du monde qui entoure le couple[4]. Yukiko est lucide sur son amant, qu’elle compare au personnage du roman de Maupassant Bel-Ami, qu’elle a lu alors qu’elle était captive des Français à Hanoï (c’est l’histoire d’un homme qui se sert des femmes pour réussir) ; sans illusion sur Tomioka (peu aimable en effet au début : il proclame que son seul amour, c’est le saké[5], et se définit comme une « épave », « un corps sans âme » !), elle préfère avorter de l’enfant qu’elle porte de lui ; elle a été violée avant de partir pour l’Indochine par son beau-frère qui, après-guerre, se reconvertit en charlatan guérisseur, membre d’une pseudo-secte fort lucrative : « la secte du Grand Soleil » ; hébergée par ce voyou[6] (puisque Tomioka refuse de lâcher sa femme légitime pour vivre avec elle), Yukiko le vole en le délestant de 300 000 yens… Dans ce film de Naruse, qui reflète la réalité d’une société qui n’est – encore en 2025 – pas faite pour les femmes, les hommes sont des crapules.

Triste Japon que celui de ce très froid hiver 1946 ! Sans misérabilisme, Naruse filme les ruelles lépreuses de Tokyo (qui seront bientôt rasées) où s’entassent un peuple déchu (colère populaire et début de la Guerre froide : à un moment, Tomioka et Yukiko croisent des manifestants qui défilent en chantant l’Internationale). Tout le monde tente de trouver une combine pour échapper à la pauvreté : Tomioka se livre à de petits métiers (commerce du bois puis du savon, écriture d’articles pour des revues), vend sa maison et n’a même plus assez d’argent pour enterrer dignement son épouse légitime qui meurt alors de maladie. Une belle jeune fille ambitieuse et sans scrupules (Osei/ Mariko Okada) épouse un homme laid bien plus âgé qu’elle (un ancien poissonnier qu’elle appelle par dérision « Papa ») qui en fait une serveuse (ou hôtesse de bar), et qu’il étranglera ensuite par jalousie. Les Américains sont là, avec leurs musiques et leurs Gi (il y a « Joe », qui entretient un temps Yukiko avant de rentrer « au pays », et qui est présenté comme un « gars bien », gentil, en manque d’amour).

C’est un très beau film sur la mémoire : Tomioka et Yukiko sont tous deux hantés par l’intense  passion amoureuse qu’ils ont connue, par le plus grand des hasards, en se rencontrant à la faveur de la guerre dans des forêts indochinoises (il était employé du ministère de l’Agriculture et des forêts, non un combattant) : ils se souviennent de Dalat[7], de la visite émouvante qu’ils ont faite alors des tombeaux des rois d’Annam. Ils n’arrivent pas à tourner la page (elle surtout !). Les derniers plans du film sont un flashback où Tomioka revoit Yukiko qui était là-bas rayonnante (pour essayer de redonner vie à son rêve, il va – scène étonnante – jusqu’à mettre au cadavre son rouge à lèvres, pour qu’elle apparaisse comme dans son souvenir). Le long plan est magnifique sur la beauté du visage de Hideko Takamine. Naruse clôt Nuages flottants sur cette citation : « Courte est la vie des fleurs, infinies leurs douleurs. »

On a dit de Nuages flottants que c’était un « film de la marche » (Adrian Martin). Yukiko et Tomioka sont en effet souvent montrés marchant côte à côte, eux qui pendant presque toute la durée du film n’arrivent cependant pas à se retrouver : à un moment Yukiko le constate avec amertume en disant « Quand on marche ensemble, on a l’air d’un couple. » Quand ils seront enfin devenus ce couple, sur l’île de Yakushima, il sera trop tard.

Considéré dès 1999 comme « l’un des trois grands films japonais du XXe siècle, Nuages flottants est bien ce qu’en dit le livret d’accompagnement : « D’une mélancolie poignante jusque dans l’épure de sa mise en scène, Nuages flottants joue avec maestria sur la temporalité de sa narration, alternant ellipses et flashbacks, jusqu’à toucher miraculeusement l’essence même de la nostalgie amoureuse. Au centre de ces jeux de l’amour impossible et du hasard contrarié, l’immense Hideko Takamine (Les Soeurs Munakata d’Ozu, 1955, où elle interprète l’espiègle Mariko) livre une performance bouleversante en héroïne passionnée, tour à tour meurtrie, idéaliste ou résignée, face à un Masayuki Mori (Lettre d’amour, Kinuyo Tanaka, 1953) cynique et désespéré, qui paraît incarner à lui seul tous les tourments du Japon d’après-guerre. »

Ozu fut très impressionné par ce film de Mikio Naruse : il confessa qu’avec Les Sœurs de Gion de Kenji Mizoguchi (1936), Nuages flottants était l’unique film qu’il aurait été incapable de réaliser.

[1] Adaptation du roman éponyme de Fumiko Hayashi (1903-1951). Version restaurée 4 K, Carlotta Films, 124 mn.

[2] Yukiko s’y résout car, dit-elle, complètement démunie elle ne voulait pas cependant devenir « clocharde » !

[3] Située sur les pentes du volcan éteint Haruna, à quelques centaines de kilomètres au nord-ouest de Tokyo.

[4] La musique d’Ichiro Saito accompagne et souligne avec bonheur le développement de la dramaturgie.

[5] On pense au héros du film d’Ozu Les Sœurs Munamata (1950) : Mimuro, rentré de la guerre sombre, taciturne et violent, qui avoue cyniquement lui aussi se complaire dans l’alcool et la paresse alors qu’il était ingénieur et que sa femme s’endette pour maintenir à flot son petit commerce.

[6] Quand Yukiko au début du film avait retrouvé ce beau-frère qui l’avait autrefois violée et qui souhaitait récupérer le futon qu’elle lui avait « emprunté », elle lui avait dit : « Je veux bien te rendre tes trucs mais rends moi d’abord ma virginité. »

[7] La ville est surnommée « la ville du printemps éternel », au sud des hauts-plateaux du centre du Vietnam actuel.

Une actrice sublime: Hideko Takamine

Titre original : Ukigumo

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Durée : 124 mn mn


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