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Les Bien-aimés

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Pour son huitième film, Christophe Honoré livre une partition riche et enchantée de l´amour sur deux générations. Avec Catherine Deneuve.

On l’imagine presque, des trémolos dans la voix, lui demander si elle accepterait de tourner pour lui. On peut le voir, le cinéaste plein d’admiration pour l’actrice, lui glisser en rougissant que non, vraiment, il adorerait travailler avec elle. Que toutes ses conditions seraient les siennes, qu’elle n’aurait qu’à les dicter. Ou peut-être qu’il a simplement demandé à la fille, son amie à lui, celle à qui il allait de toute façon confier un des rôles principaux, de jouer l’entremetteuse. Peu importe : elle a accepté. Catherine Deneuve, la reine du cinéma français, la blonde de Jacques Demy, est dans le dernier Christophe Honoré. Demy-Deneuve-Honoré : le trajet semblait évident. Et c’est ainsi que Les Bien-aimés, le huitième de son réalisateur, est un film en sorte d’autel à Catherine Deneuve ; une compilation-hommage de tout ce qu’Honoré aime, a aimé, admire, dans le cinéma français.

Un écrin pour Deneuve, donc – mais en définitive, quel film n’est pas un écrin pour Deneuve ? Elles sont quelques-unes comme ça, les actrices françaises intouchables : Jeanne Moreau, mais on ne la voit plus ; Isabelle Huppert, mais ses personnages semblent s’effacer derrière l’actrice ; Isabelle Adjani, mais le come-back ne s’est jamais fait. Catherine Deneuve, elle, est toujours là. Aujourd’hui comme hier, elle tourne avec les meilleurs, reste fidèle à sa famille de cinéma, fascine. Et il faut bien l’admettre : quand, au bout de 40 minutes, elle arrive enfin, projetée dans le cadre comme par magie, à la faveur d’un changement d’époque (le film couvre une quarantaine d’années), Les Bien-aimés peut vraiment commencer.

Avant, on avait suivi l’histoire de Madeleine (Ludivine Sagnier) du coin de l’œil, juste parce qu’on savait que plus tard, Madeleine, c’était Catherine. Madeleine, elle a vingt ans, elle est blonde, elle adore les chaussures – et elle se prostitue parfois, parce que les Roger Vivier, ça coûte cher, même en 1960. C’est comme ça qu’elle tombe amoureuse de Jaromil, jeune médecin tchèque dont elle aura une petite fille, Vera. Pas besoin d’en savoir tellement plus, si ce n’est que Vera adulte, c’est Chiara Mastroianni. Et que Les Bien-aimés, non content de créditer Deneuve au générique, fait donc de la mère et de la fille dans la vraie vie la mère et la fille à l’écran. Pas très important au final, puisqu’elles sont toutes deux si grandes actrices que la filiation ne vient jamais étouffer la prestation.

Madeleine et Vera, « Telle fille telle mère », vont passer les trois prochaines décennies à naviguer entre les hommes de leur vie. Christophe Honoré en est donc là, toujours : chanter l’amour, mais l’amour contrarié, l’amour en dents de scie. Il n’y pas d’amour heureux. S’il s’ouvre comme une référence avouée aux films de Truffaut, notamment L’homme qui aimait les femmes pour le côté fétichiste des jambes et chaussures, Les Bien-aimés s’envole vite vers ce qui fait le cinéma d’Honoré depuis Les Chansons d’amour : une mélancolie comme « amour de la tristesse », une nostalgie du temps qui passe et ne se rattrape pas. C’est la plus belle réussite du film, par ailleurs l’un des plus beaux d’Honoré : suivre des personnages sur plus de quarante ans, les accompagner, nous les faire aimer hier, aujourd’hui, demain. Le tout en chansons. Et tant pis si la musique d’Alex Beaupain horripile parfois, tant le compositeur désormais attitré d’Honoré sait parfaitement ce que le cinéaste veut dire, le sentiment qu’il veut faire entendre. « Je peux très bien vivre sans toi tu sais / Le seul problème mon amour c’est / Que je ne peux vivre sans t’aimer ». Tout est là, dans une phrase-leitmotiv chantée par à peu près tout le monde au fil des années. Les amours se font et se défont, mais jamais complètement – deux amoureux, ça ne se désaime jamais tout à fait.

Catherine Deneuve et mélancolie donc, mais pas que. Christophe Honoré, plus que dans tout autre film, aime ses personnages, et pas seulement Madeleine. Qu’il aime ses acteurs, on le savait, mais jamais encore il n’avait été aussi tendre avec ses personnages, qu’on sait ici être un peu de lui. Au départ, Les Bien-aimés devait s’appeler L’Imprudence, avant que le réalisateur ne finisse par trouver cela trop kunderien. Tout est pourtant dans ce titre avorté, qui dit l’audace de Madeleine, de Vera et des autres ; audace brisée contre les années 80 à 2000. Avant, on a couché avec tout le monde, flirté, voyagé, vécu de valses-hésitations non coupables. « Vous avez conduit des voitures / A tombeau ouvert dans la nuit / Tout était beau, rien n’était sûr / Comme un goût de tout est permis » Aujourd’hui, l’heure est à la caution, sexuelle tout du moins, puisque le Sida est passé par là, que la liberté du corps, jamais, ne peut plus être entière. « Fini le temps de s’amuser / Que reste-t-il de vos baisers ? / Jeunesse se passe, et je m’y fais / L’été, hélas, a mal tourné »

Incurable romantique, Christophe Honoré ? Oui, absolument. Follement passionné et ambitieux, aussi. D’ailleurs, Les Bien-aimés souffre parfois de cette ambition, de ce trop-plein d’histoires, d’époques et de lieux. Pourtant, s’il n’atteint pas certains sommets des Chansons d’amour, il est aussi plus adulte, plus mûr, surtout moins soucieux de son époque. Et puis, cette envie de parler de tout, de tout ingérer, de montrer ce et ceux que l’on aime, fait in fine le charme des Bien-aimés, qui porte vraiment bien son nom. Et qui renvoie finalement, et ce n’est pas la pire des filiations, à Albert Camus dans L’Envers et l’endroit : « Je sais bien que j’ai tort, qu’il y a des limites à se donner. À cette condition, l’on crée. Mais il n’y a pas de limites pour aimer et que m’importe de mal étreindre si je peux tout embrasser. »


 

Titre original : Les Bien-aimés

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Durée : 135 mn


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