Le fleuve de la mort : une vendetta mexicaine

Article écrit par

Dans ce film de commande de « derrière les fagots », Luis Bunuel revisite, pour mieux les exorciser, les rancunes ancestrales qu’assouvissent deux clans familiaux, ennemis irréductibles, dans un village mexicain arriéré. Par-delà la morale éthique sous-jacente qui consacre l’éducation comme le meilleur remède à l’ignorance et l’illettrisme, le cinéaste interroge la religiosité de la mort.

« C’est sur la mort à la mexicaine, cette « mort facile »… vous savez quand un homme meurt, les gens sont là qui fument et boivent des petits verres d’alcool…la vie est très peu de chose, la mort ne compte pas. Dans le film, il y a sept morts, quatre enterrements et je ne sais plus combien de veillées funèbres. » (Luis Bunuel à propos de « Le fleuve de la mort »)

 

 

Un drame à message

Avec ce raccourci teinté de dérision, Luis Bunuel essentialise l’argument de son film.  Comme d’autres intellectuels et artistes espagnols en exil forcé au Mexique, le réalisateur a fui son pays après la guerre civile espagnole de 1937 et le déclenchement de la seconde guerre mondiale. En 1949, il obtient la nationalité mexicaine. Il réalisera pas moins de 20 films au Mexique sur les 32 films que compte sa filmographie transnationale.

Terre de contrastes et de folklores, le Mexique est son foyer adoptif. C’est sous les auspices du système des studios mexicains qu’il va tourner des films de genre. Le fleuve de la mort, également connu sous le titre Le rio de la mort, est une oeuvre de commande qui adapte Muro blanco sobre roca negra, le roman de Miguel Alvarez Costa.  Le message intrinsèque que porte le film est  didactique et on l’entend  explicitement dans la bouche d’un commentateur villageois:  « Si tous les hommes allaient à l’université, on aurait moins de crimes et de morts à déplorer. » Nourri par son cosmopolitisme, Bunuel est un militant infatigable à l’encontre des piliers de l’ancienne société capitaliste. Lui qui a surtout braqué le viseur de sa caméra sur la bourgeoisie et le clergé qui sont dans son collimateur soumet le poids de la tradition millénaire à l’aune du progrès des mentalités.

Dans cette oeuvre mineure relativement méconnue, le cinéaste sonde trois des traits autochtones notoires de la culture mexicaine et au-delà, de l’Amérique latine; à savoir, la violence sociale atavique, le machisme et le défaut d’éducation de la ruralité villageoise qui l’emprisonne dans ses superstitions.

Antagonismes claniques

Le thème sous-jacent à la trame narrative du film est l’absurdité du machisme tribal qui est une vieille lune et un stéréotype au Mexique. Dans Santa Viviana,  un village reculé de la campagne mexicaine, deux clans familiaux s’entretuent de génération en génération, les Anguaino et les Menchacas, selon un code d’honneur anachronique. L’un des descendants de la filiation Anguaino , monté à la grande ville pour étudier et devenir médecin, refuse de perpétuer le cycle mortifère reconduit à travers ce préjugé de la vendetta vengeresse. En convalescence d’une poliomyélite, il relate la trivialité de cette rivalité sans fondement.  Une banale raillerie le « jour de la fête des morts », fête nationale perpétuée depuis trois millénaires dans un syncrétisme entre civilisation aztèque et croyances catholiques, a suffi à rallumer le baril de poudre de la discorde ancestrale entre les deux familles ennemies irréductibles.

 

 

« Qui vit par la violence mourra par la violence« . Le dicton biblique est une loi du talion dont n’ont cure les villageois tout emplis de leurs vieilles rancoeurs.  Dans cette bourgade arriérée, le pistolet ou le fusil valent mieux qu’un cheval. Même le curé local vient armé à une partie de cartes qui n’est pas une pagnolade. Et les plus indigents des villageois dépensent leurs quelques deniers à s’armer. L’offense se transmet de génération en génération  et l’obligation morale se crée de laver l’affront en ôtant la vie des membres des familles adverses. S’ensuivent des duels à mort dans les rues du village.

Vendetta vengeresse et traversée métaphorique du « Styx »

Le fleuve alentour est profond et trouble. On le traverse comme on traverse le Styx dans la mythologie grecque, l’un des sept fleuves de l’Enfer. . A la mort, l’âme du défunt devait le traverser transportée sur une une barque par un passeur. Bunuel ne manque pas de cocher cette notation surréaliste d’un rituel funéraire hors du temps. On traverse le rio soit parce qu’on est en cavale ou alors dans un cercueil sur une embarcation noire. Par sa présence obsédante, le fleuve et ses méandres métaphorise l’allégorie du flux et du reflux ininterrompu des vies et des morts et de leur recouvrement. Le cinéaste reconduit ce vieux mythe westernien du règlement de comptes entre clans rivaux.

 

 

« Laissons les morts enterrer les morts ».. 

Un protagoniste (Miguel Torruco) fait l’expérience à son insu des deux manières de traverser le fleuve. Une fragile trêve avec son ennemi (Victor Alcocer) ne parvient pas à enterrer la hache de guerre pour autant. Le poids de la tradition et des espérances claniques est plus fort que tout. Il appartient à la descendance instruite et raisonnée de repousser la malédiction et de rompre définitivement avec cette vieille superstition. Gerardo Anquaino, le médecin, (Joaquin Corduro) n’a pas le goût pour la brutalité mortifère et veut rompre définitivement ce cercle infernal de la haine vengeresse au grand dam des membres de son camp.  Il balaie l’incrimination de lâcheté à son endroit convaincu qu’il est dans son bon droit.  Son opposant de l’autre bord Romulu Menchaca (Jaime Fernandez) exige, quant à lui, l’épreuve de force pour laver l’affront ancestral.

« Laissons les morts enterrer les morts » semble vouloir dire Bunuel dans un « happy end » inattendu dans sa filmographie où les deux antagonistes, évitant le moment de la confrontation) s’échangent l’ abrazzo, cette accolade réconciliatrice, chaleureuse et virile,  accompagnée d’une tape amicale.

Le machisme ancestral et la haute conception de l’honneur ont atteint leurs limites où les villageois se tuaient pour un oui ou pour un non considérant la vengeance comme un acte de courage et non comme un délit meurtrier.  L’éducation est encore le meilleur remède à l’ intolérance et l’illettrisme.  Formé par les Jésuites, Luis Bunuel a tranché entre l’éthique du vengeur et la défense de ses convictions morales.

On doit la présente ressortie en salles de « Le fleuve de la mort » en version restaurée 4K  aux Films du Camélia.

NDLR: Cette analyse est le fruit du travail d’ un chroniqueur sans l’assistance de l’IA ni d’un quelconque algorithme.

Nota bene: Nous renvoyons  le lecteur  cinéphile à nos précédentes exégèses des films de Luis Bunuel : Nazarin , El (Tourments) et L’ange exterminateur. 

Titre original : El rio y la muerte

Réalisateur :

Acteurs : , , , ,

Année :

Genre : , ,

Pays :


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..