« Quand la légende devient la réalité, imprimez la légende » (John Ford)
La production du Cid condense et enjambe dans le même temps une période tumultueuse d’intrigues féodales et d’invasions mauresques. Les scènes de batailles et les hordes qu’elles soulèvent sont bien réelles en multitudes qu’elles antagonisent: + 7000 figurants. Le mythe est foisonnant et les moyens démesurés investis le sont tout autant. Anthony Mann arpente l’étendue des extérieurs comme un stratège militaire. Il s’adjoint les services de Yamina Canutt comme réalisateur de seconde équipe pour régler les scènes de bataille qui a orchestré la fameuse course d’attelages dans Ben-Hur. Ses repérages dans la campagne madrilène lui permettent de dérouler et visualiser son film et le cinéaste rompu à tous les genres filmiques n’en restera pas à son « galop d’essai ».
A la fin des années 50, la crise du cinéma hollywoodien est tangible. Pour pallier la forte pénétration de la télévision dans les chaumières, l’industrie cinématographique mise sur des superproductions à grand spectacle, au technicolor flamboyant et sur l’écran large du cinémascope 70mm. Les majors investissent massivement dans des blockbusters épiques ne lésinant pas sur la profusion des moyens.

Samuel Bronston, l’homme qui bâtit en Espagne non des châteaux mais des forums romains « grandeur nature »
Neveu de Léon Trotski, Samuel Bronston, né Bronstein, rêva toute sa vie en grand. Et l’Espagne franquiste matérialisa ses rêves de producteur sans que la dictature exercée par le « caudillo » ne vienne ébranler pour autant son pragmatisme décomplexé de magnat d’affaires avisé jusqu’au point de bascule où il fera faillite à la fin des années soixante. Il est alors dépassé par des budgets de tournage faramineux qu’il ne contrôle plus, un déclin d’intérêt pour les grosses productions et une industrie cinématographique sérieusement concurrencée par l’hégémonie de la télévision. .
Depuis le Moyen-Âge, l’Espagne subit l’invasion périodique des hordes de Maures et l’on prétend que les châteaux forts furent détruits à dessein afin de saper leurs visées belligérantes de conquête. D’où l’expression qui fleurit par antiphrase depuis le XIII éme siècle: « bâtir des châteaux en Espagne ». Or, dans l’esprit de Samuel Bronston, qui excelle à lever des fonds nécessaires à la concrétisation de ses rêves, il n’est point de chimères qui ne puissent se réaliser . Il fraye avec la caste dirigeante en place et, en fin manoeuvrier qu’il est, lui vend l’idée d’une Mecque du cinéma en Espagne, un Hollywood madrilène « sur mesure » ou plutôt « sur démesure » s’agissant des rêves pharaoniques du brasseur d’affaires: les Studios Bronston à Madrid. Il échafaude des projets de décors gigantesques autant que spectaculaires reproduisant la magnificence de l’empire romain sur les hectares de Las Matas en périphérie de Madrid. C’est ainsi que sortiront successivement des limbes : Le roi des rois, Le cid (1961), Les 55 jours de Pékin(1963), La Chute de l’empire romain (1964)
Le Cid: fresque à la gloire de Franco ou appel à la tolérance religieuse entre chrétiens et maures ?
A l’origine, Le projet « plus grand que nature » du Cid est une pure oeuvre de propagande à la gloire du régime franquiste; le tout mâtiné d’un christianisme bon teint. Le budget alloué à la superproduction est « colossal » : 7 millions de dollars ! Ben Barzman , qui deviendra le scénariste attitré d’Anthony Mann reprend de fond en comble un scénario en panne renforçant l’aura mythique de son héros. Dans les pas de Ben Hur (1959) Il fait du Cid une figure sacrificielle christique qui met sa vie au service de l’Espagne tout en respectant ses voeux de loyauté envers ses différents suzerains, un conciliateur et un pacificateur au panache chevaleresque entre chrétiens et musulmans; faisant endosser à Charlton Heston des attributs musulmans au coeur d’une oeuvre supposée chanter la gloire du christianisme et son défenseur Franco. Le Cid devient la figure emblématique de la lutte pour la tolérance religieuse et l’entente entre les peuples au-delà de la fresque guerrière.
Anachronismes, enjambements et privautés avec la véracité historique
Dans le film, Le Cid est dépeint comme un chevalier chrétien à la foi inébranlable, au courage chevillé au corps et à l’honneur inaltérable. La légende a tissé de toutes pièces une image hagiographique et apologétique du héros de la Reconquista. Or, dans la vraie vie, Don Rodrigo Diaz de Vivar est avant tout un mercenaire castillan de noble extraction; guerrier de coeur et conquérant par nécessité. Les chrétiens n’étaient pas censés être bienveillants ni cléments envers les Maures d’où l’accusation de haute trahison dont il écope qui le bannit pour un un temps du royaume. Néanmoins, il conserve des partisans farouches y compris dans l’exil.

Rodrigo de Diaz est un homme ordinaire à l’origine, destiné à traverser des épreuves initiatiques qui lui font dépasser sa condition. L’affront familial à laver fait suite à un camouflet reçu par son père Don Diègo (Michael Horlern) qui le conduit à tuer le père de sa fiancé, le comte Gormas (Andrew Cruikshank), en combat singulier. Cela lui vaut en retour l’ inimitié de Chimène par allégeance à son père mourant alors que son coeur appartient à Rodrigue. Les guerres intestines à travers tout le royaume d’Espagne ruinent la pérennité de cet amour en prenant l’ascendant. La stature du Cid (le vrai) s’en trouve grandie. De simple guerrier, il devient un héros, une légende et pour finir une icône mythique.
Il ne prit pas la ville de Valence d’assaut en catapultant des vivres à ses habitants faméliques comme il est montré ingénieusement; ce qui donne lieu à une émeute permettant aux assaillants chrétiens de prendre le dessus. En réalité, Le Cid mît à sac les villages avoisinants pour affamer la cité qu’il assiégea ensuite afin de faire main basse sur ses richesses. De même, il n’offrit pas la couronne au roi Alphonse VI (John Frazer) dans sa grande munificence mais en devînt le gouverneur. Aussi, il ne fut pas occis d’une flèche au coeur précipitant son agonie alors qu’il défendait vaillamment la ville de l’assiégeant maure mais il mourut d’une cause inconnue en temps de paix en 1099. L’émir Youssouf Ben Tashufin (Herbert Lom) ne fut pas vaincu. Il mena les Almoravides à la victoire lors du énième siège de Valence en 1102 alors qu’il était un alerte nonagénaire de 96 ans !
Francisco Franco, dictateur, caudillo et généralissime des armées, s’enorgueillit de se comparer au Cid lors de sa sortie. Le régime y vit l’opportunité de récupérer la figure légendaire de Rodrigue comme emblème nationaliste. Il prêta complaisamment 3000 soldats et 1100 policiers à cheval à la fois pour les besoins de la production et aussi afin de suggérer par la multitude la puissance conquérante des troupes chrétiennes espagnoles du XIème siècle. Entre les sectateurs de Mahomet et les roitelets chrétiens qui se disputent la possession de la péninsule ibérique, Rodrigue est perçu comme un pourfendeur de l’Islam alors que le rôle qu’il joua est beaucoup plus complexe.
Make-up outrancier et carnation bistrée pour personnifier les Maures
Censé simuler une peau brune en technicolor, le maquillage outrancier est typique de l’époque du tournage où les studios rechignaient à caster des acteurs non blanc dans des rôles principaux. C’est l’incongruité que souligne le rôle manichéen dévolu à Herbert Lom de l’émir Youssouf, agitateur et leader charismatique des Maures. L’acteur se démène comme il peut mais « fait tache ». Son transformisme et sa performance gesticulante s’en ressentent qui « crèvent les yeux » sans « crever l’écran » pour autant. Omar Sharif aurait sans doute composé un émir autrement plus charismatique dans le rôle. Pour personnifier les Maures et leur carnation bistrée ou basanée, les Caucasiens sont ainsi grimés et maquillés outrageusement.

Une imagerie spectaculaire et une esthétique de la démesure
D’une indéniable cinégénie, la paire principale romantique de Rodrigue et Chimène, Charlton Heston et Sophia Loren, détonne. Le courant semble ne pas toujours passer entre eux au-delà de leurs tirades déclaratives appuyées sans être grandiloquentes. Charlton Heston se sentit floué par le cachet mirobolant octroyé à sa partenaire (1 million de dollars), largement supérieur au sien. Il marqua son mécontentement en refusant de la regarder en face ;servant indirectement les desseins de la production pour caractériser une passion amoureuse tourmentée, poussée à son paroxysme d’exaspération. L’attraction/répulsion bouillonnante entre Rodrigo Diaz et Chimène devait fermenter jusque sur le tournage. Charlton Heston ne « fendit pas l’armure » avec Sophia Loren et ils ne devaient jamais plus retourner ensemble.
Fléaux tournoyants, flèches sifflantes décochées par une nuée d’archers, épées qui s’entrechoquent avec un son métallique, assassins perfides et déloyaux, 50 machines de guerre, 35 bateaux en rade, 10 000 costumes : tout concourt à un décorum spectaculaire. à grande échelle.
Les joutes du tournoi entre les champions en lice dont Rodrigue montés sur leurs palefrois, magnifiées par la photographie de Robert Krasker et la musique cérémonieuse et martiale de Miklos Rosza (qui lui valut un oscar) transfuge de Ben Hur, sont fastueuses et pleines de panache et d’esprit chevaleresque. Par contraste, certaines scènes de bataille paraissent confuses de par la masse innombrable des antagonistes qui se retrouvent dans la mêlée. Et l’on assiste surtout à des confrontations qui n’en sont pas où les cavaliers de chaque camp semblent aller et venir de part et d’autre sans réelle chorégraphie.
Le final conforte le mythe d’invincibilité du héros avec sa dépouille mortelle harnachée par une armature en métal chevauchant sur son destrier pour disparaître dans le sillage côtier. L’ image du héros guerrier qui perpétue son mythe galvanisant par delà sa mort sera réintroduite dans Khartoum de Basil Dearden avec le même Charlton Heston cette fois dans le rôle du général Gordon Pacha, héros national, mandaté pour libérer le Soudan du Mahdi (Laurence Olivier) , leader religieux et de ses hordes de fanatiques. .
Le classicisme d’Anthony Mann fait incontestablement mouche. Martin Scorcese soulignera la munificence de sa mise en scène. Pour autant, le Cid recevra un accueil mitigé. Le faste spectaculaire d’une époque dorée marque l’apogée de ce genre de la superproduction épique qui s’achèvera faute de pouvoir attirer une audience suffisante en 1964 avec le péplum La chute de l’empire romain du même Anthony Mann et toujours avec Sophia Loren.
Le Cid ressort sur les écrans dans une nouvelle numérisation 4K à l’initiative du distributeur Solaris.
NDLR: Cette chronique a été dûment documentée et élaborée par un journaliste sans l’assistance de l’IA ni d’un quelconque algorithme.





