Feux dans la plaine : dans l’enfer de la jungle philippine

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Feux dans la plaine retrace un épisode dantesque des ultimes soubresauts des forces japonaises exsangues sur le territoire philippin en prélude à l’humiliante capitulation sans condition de 1945. Sombre et sublime à la fois, l’oeuvre graphique est farouchement antimilitariste. D’une crudité hallucinante, son hyperréalisme suinte la désespérance humaine et le défaitisme. La déshumanisation est extrême qui illustre magistralement l’agonie de ces bataillons décharnés sur fond de paysages apocalyptiques à travers l’itinéraire macabre d’un troupier halluciné.

« Mais puisque j’étais résolu à ne pas manger d’êtres vivants pour rester en vie, je devais me faire à l’idée que je pouvais moi-même être dévoré. » (extrait de Feux dans la plaine ,roman de Shohei Ooka)

Dans l’imaginaire collectif, le conscrit de l’armée impériale japonaise est un archétype qui se fonde sur celui du samouraï. En théorie comme en pratique, il doit consentir au sacrifice de sa vie pour servir son pays en application du code d’honneur guerrier nippon du bushido. Au déshonneur infâmant de la défaite, il préfèrera toujours le suicide.

Natto Wada, épouse du cinéaste Kon Ichikawa adapte le roman éponyme de Shohei Ooka de 1951 et se confronte par là même à l’hyperréalisme de l’imagerie de la narration à la première personne. Un humour noir décapant qu’on retrouve par touches sardoniques et une recherche visuelle graphique sont la marque de fabrique d’Ichikawa qui porte un regard acéré d’entomologiste sur ces unités démantelées de fantassins japonais. Dérangeant à souhait, le film livre un cas limite de personnalité borderline: celle du troupier Tamura (Eiji Funakoshi) traumatisé par une guerre déshumanisante.

 

 

Débandade de l’armée impériale japonaise

Les Philippines étaient alors un territoire sous domination américaine. L’occupation nippone s’y déroula entre 1942 et 1945 durant la guerre du pacifique. Le Japon ambitionnait de coloniser l’archipel philippin qui constituait une cible logistique stratégique. Par la bataille aéronavale du golfe de Leyde, la plus imposante de l’Histoire, le général Douglas MacArthur scelle la suprématie alliée. Il reconquiert l’archipel et libère les autochtones du joug nippon ;ce qui précipite la capitulation sans condition du pays du soleil levant le 2 septembre 1945 entérinant la fin de la guerre du Pacifique. C’est dans ce contexte de débâcle de l’armée impériale japonaise que s’effectue l’évacuation de l’archipel.

En filigrane, le film est à charge qui revient sur une défaite humiliante. Tout en reconnaissant implicitement les exactions commises contre la population indigène, il dénonce frontalement les égarements d’un commandement qui n’a plus rien d’impérial. Inapte à organiser la débandade générale, ce dernier abandonne à leur sort funeste les soldats de l’invasion terrestre échoués sur l’archipel sans le moindre ravitaillement ; les conduisant à enfreindre le pire tabou: celui du cannibalisme. Jusqu’aux guérilleros philippins qui entendaient faire payer aux Japonais les rigueurs de l’occupation.

Le camp japonais a fait le pari risqué de faire payer un tribut important aux Américains par l’effusion de sang pour les forcer dans leurs retranchements à accepter une fin de guerre à des conditions plus favorables et moins infâmantes que la reddition inconditionnelle de leurs troupes.

 

 

La négation de l’humain a le visage du cannibalisme

L’archipel philippin est le théâtre d’atrocités indicibles et donc inimaginables où la guerre est surtout perçue comme une entreprise dévastatrice de déshumanisation. La métaphore de la faim y est omniprésente. Anti-héros par excellence livré à lui-même, Tamura, une grenade dans sa musette pour le cas où ne lui resterait d’autre issue que le suicide, fait surtout montre de couardise. Il abat une pauvre villageoise effarouchée dans un instant panique de confrontation, se terre piteusement quand les tirs d’un avion de reconnaissance yankee sifflent autour de lui.  Rester en vie se révèle être le pire châtiment infligé.

Zombie déambulant parmi les cadavres en décomposition qui jonchent les paysages calcinés du carnage pareils à un cimetière sans sépultures à ciel ouvert et à perte de vue, Tamura hante des lieux de désolation tel une apparition spectrale . Les escouades encore valides sont gangrenées par les stigmates cicatriciels et les corps contorsionnés de douleur qui pataugent dans les ornières fangeuses. Les survivants se traînent lamentablement avec des airs de matamores et d’épouvantails. La division d’infanterie est décimée et disloquée. Une main dressée ressort d’un charnier. « Est-ce comme ça que nous finirons ? » interroge un soldat en vadrouille désignant un autre soldat allongé de tout son long sur le sol détrempé, face la première dans la boue. Des tanks américains surgissent au détour d’une colline comme une horde de cyclopes. Battue, défaite, déconfite, titubante et harassée de fatigue, l’infanterie japonaise et ce qui reste de son régiment fait route péniblement vers Palompon, une ville côtière, d’où ils espèrent pouvoir prendre le large. Les soldats troquent sur le chemin détrempé leurs godillots éculés et informes contre ceux qu’ils retirent aux cadavres.

Cependant, loin d’être la victime désignée et résignée d’une cause perdue d’avance, Tamura fait corps avec la nature organique. Il choisit de se  nourrir d’ignames et d’herbes crues et refuse de commettre l’innommable en se repaissant de chair fraîche contrairement à ses congénères acculés à l’anthropophagie par leur instinct animal de survie. La « viande de singe » n’en est est pas.

 

 

Une jungle existentielle

« Les fous n’expriment ils pas quelquefois une clairvoyance et une vérité profondes qui font défaut aux hommes dits rationnels. » (Maya Monika Todeschini)

Diagnostiqué tuberculeux, le soldat Tamura  est la bête noire de son unité et celle de l’hôpital de campagne pour lesquels il est une bouche inutile. Condamné à l’errance solitaire en territoire hostile, il devient un déserteur contraint par la force des choses. Il n’est plus qu’un corps souffreteux réduit à une forme d’animalité dont il refuse obstinément la barbarie. Kon Ichikawa nous fait partager une expérience sensorielle extrême où sa caméra ne quitte pas le troupier d’une semelle, épave humaine prête à sombrer dans la folie. Il échappe pourtant aux bombes et balles ennemies tandis qu’il bat la rase campagne désespérément en quête de moyens de subsistance et de compagnonnage pour conjurer sa hantise de la mort. L’incarnation de l’acteur Funakoshi est bluffante : visage émacié et hagard, bras ballants, regard fixe et hébété. Pour l’anecdote, il se mettra en condition pour son rôle et s’écroulera d’inanition sur le plateau à force de dénutrition . Volontairement sous-alimenté, le casting dans son entièreté est astreint à ce régime ascétique.

Les feux disséminés dans la plaine, colonnes de fumée dans l’immensité sauvage, jalonnent sa déambulation et sa rencontre hasardeuse avec les autochtones philippins tout en balisant à l’horizon  ses minces chances de salut.

En 1956, La harpe de Birmanie du même Ichikawa nous plonge dans un autre enfer colonial, celui de la campagne de Birmanie qui se solda par une victoire des alliés britanniques contre l’armée impériale nippone également en 1945. La geste solitaire d’un soldat japonais, Mizushima trouvera sa résilience dans un accomplissement spirituel de bonze musicien contemplatif.

Au final, Kon Ichikawa brosse une peinture sans concession de cette « jungle existentielle » des Philippines. Il réussit le tour de force de sublimer cette cohorte de réprouvés et de damnés qui chemine interminablement sans espoir de salut par des compositions fulgurantes à couper le souffle réhaussées par la photographie expressionniste de Setsuo Kobayashi. Le poids moral de l’Histoire est accablant. Ces soldats entraînés comme des « machines de guerre » se retrouvent confrontés inexorablement à leur karma.

On doit la ressortie en salles de Feux dans la plaine dans une nouvelle numérisation 4K  au distributeur « La filmothèque », ex Ciné Sorbonne. 

En 2014, le cinéaste Shin’ya Tsukamoto réalise un remake des Feux de la plaine (Nobi)

*Cette chronique dûment élaborée et documentée a été rédigé par un journaliste sans l’assistance de l’IA ni d’un quelconque algorithme.

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