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Benedetta

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Film choc de la croisette, Benedetta peut parfois sembler un peu lourd mais il n’en est pas moins efficace.

Blasphème

Parmi les films en compétition à Cannes, il y en a toujours quelques-uns qui se distinguent, non pas parl’attente qu’ils suscitent mais plutôt par l’effet qu’ils ont sur les spectateurs. Cette année, Titane (Julia Ducornau, 2021) a ainsi fait beaucoup parler de lui, avec des témoignages de spectateurs mal à l’aise, finalement soustraits par les pompiers aux images traumatisantes ; le second film à ranger dans cette catégorie serait celui de Paul Verhoeven, bien connu pour ses provocations depuis Basic Instinct (1993) ou Showgirls (1995) par exemple. Une fois de plus, il continue à questionner le corps, la sexualité, la violence et l’amour. En sachant qu’il adaptait l’histoire vraie d’une nonne condamnée pour homosexualité, on ne pouvait que s’attendre à un film détonnant et subversif qui ne laisserait personne indifférent. Benedetta Carlini naît en 1590 en Italie, près de la ville de Pescia. Dès sa naissance, on la destine à une vie monastique. A 9 ans, elle est conduite au couvent des Théatines, où elle doit passer le reste de sa vie terrestre, avec la promesse de rejoindre le Christ au paradis dans la prochaine. Mais la jeune femme donne du fil à retordre à ses sœurs : après l’avoir entendu parler de ses visions, elles la retrouvent peu de temps après affligée des stigmates, les mains et les pieds perforés. La rumeur de relations sacrilèges avec sa voisine de cellule, une jeune sœur qui doit veiller sur elle depuis ses blessures, se fait persistante. Le destin de la nonne va bientôt rejoindre celui de tout le couvent, et même de toute la ville de Pescia…

 

 

 

Gros sabots…

C’est un film qui ne ment pas. Paul Verhoeven satisfait toutes les attentes qu’il suggère par le choix de l’intrigue, la bande-annonce ou même l’affiche. La vie d’un monastère au XVIIème siècle, le christianisme de l’époque avec son lot de corruption et d’hypocrisie, le blasphème, le sexe lesbien, la sensualité, la corruption de l’église, les visions messianiques, la violence… Tout est montré sans complexes, sans beaucoup de retenue, de manière assez frontale, voire carrément crue. Lorsque Benedetta voit le Christ, elle se retrouve simplement hors de la scène, par un simple cut, et s’adresse à un Jésus grand et musclé qui parle en français sur fond de prairie ensoleillée. Ils se rapprochent, se parlent, et la vision se termine aussi abruptement qu’elle a commencé, la laissant seule au milieu des sœurs, les bras levés. Quand on se rappelle le respect de certains pour le sacré, de la pudeur ou de la sensibilité avec laquelle ce sujet peut être abordé, cette simplicité à de quoi choquer les plus croyants et un peu décevoir les autres. Le même problème ponctue tout le film : toute jeune, Benedetta manque de se faire écraser par une statue de la vierge. C’est un miracle – au sens littéral, la mise en scène ne l’explique pas autrement – si elle y survit. Les plans sont trop maîtrisés, les acteurs se montrent parfois un peu rigides, bref, le réalisateur a parfois manqué de finesse. La scène des stigmates est toutefois moins claire, ce qui sauve de la platitude le scénario du film, qui sur d’autres aspects s’avère beaucoup plus intéressant.

… Aux grosses empreintes

La force de Verhoeven est que son message, aussi lourd (et finalement un peu classique) soit-il, reste sincère et efficace. L’histoire de cette nonne Italienne n’est connue que depuis 1986, grâce à la sortie du livre de Judith Brown d’après les archives du procès à Florence ; autrement, Benedetta aurait eu l’étoffe d’une figure pionnière pour la communauté féministe et gay. Le film lui donne volontiers cette place : élevée par ses visions, on lui confère le rang de mère-abbesse ; elle dirige ainsi le couvent, contournant même parfois l’autorité du père supérieur qui reste théoriquement au-dessus d’elle. Verhoeven se montre très satirique à l’égard de cette institution. Le couvent est très éloigné de son idéal, puisqu’il accueille les « épouses » de Jésus, qui lui doivent une dot. Comme le dit Charlotte Rampling, « le couvent n’est pas un lieu de charité » ; les femmes restent la propriété de l’Église, elles sont monnayées comme des marchandises, et une fois achetées, on les force à renier leur corps et leur désir. Mais le réalisateur ne se positionne pas pour autant contre la religion, à l’image de son personnage principal qui possède une grande complexité. Elle concilie sans peine son immense foi en Jésus avec son orientation sexuelle, et ce malgré les persécutions qu’elle subit de la part de l’Église catholique. Il critique davantage la compréhension trop étroite d’un dogme, et encourage son appropriation individuelle. Même s’il le fait à l’aide de symboles assez peu subtils : le christianisme, qui accorde une place importante à la souffrance, peut également apporter du bien-être et du plaisir ; une figurine de la vierge, qui appartenait jadis à la jeune enfant, est transformée en godemichet par sa partenaire. Comme évoqué ci-dessus, Verhoeven ne suggère pas, il montre et il n’a pas peur de le faire.

Globalement, le film s’avère efficace. La tension fonctionne bien, le jeu d’acteur est suffisamment riche pour qu’on entre en empathie avec eux et qu’on les suive jusqu’au bout. Il vaut mieux l’éviter si on s’avère être une personne sensible, mais dans le cas contraire il serait dommage de s’en priver, puisque son manque de subtilité ne lui enlève pas de force. Si l’histoire vous a intéressé, le livre de Judith Brown est disponible en français chez Gallimard, sous le titre Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne. Le personnage d’Hildegarde von Bingen, assez similaire, pourrait également vous plaire ; antérieure à Benedetta, elle est aussi devenue mère-abbesse après avoir eu des visions, et a su imposer une certaine autonomie à l’Eglise, tout en devenant femme de lettres et de musique. Un personnage d’une certaine influence trop souvent oublié.

 

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Durée : 126 minutes mn


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