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Vers la joie

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Si Bergman avait été musicien, il aurait été un des plus grands chefs d’orchestre

« Heureusement que je ne suis pas écrivain […], si je devais raconter l’histoire de Martha et Stig à partir de leur première rencontre il y a quatre ans, l’image serait fausse et incomplète ».

Les propos de Sönderby, chef d’orhestre, incarné à l’écran par le vénérable Victor Sjöström, installent le film dans un portrait intimiste et poétique autour de la vie d’un couple. Lui, Stig Eriksson est musicien. Elle, Marta Olsson est musicienne. Ils se sont rencontrés lors d’une répétition d’orchestre sur la 9e Symphonie de Beethoven.

Le film date de 1950, et Ingmar Bergman n’en est pas à son premier essai sur la conscience du couple. Toutefois, Vers la joie prend une forme particulière qui le rend presque unique. En effet, aux vicissitudes d’un couple, il ajoute le portrait d’un artiste plongé dans le doute.

On retrouve ainsi dans le film un concentré de la conscience bergmanienne. Celle qui amène à réfléchir le spectateur à travers une mise en scène profondément installée dans l’expectative. A cet égard, Bergman est très proche d’Antonioni. De nombreux plans, lors des scènes de disputes et de réconciliations entre Martha et Stig sont emprunts d’une lenteur propre à la réflexion. Le silence en dit souvent plus long que de long discours.

Les plans de portraits se succèdent. Parmi eux, on y retrouve le plan emblématique de Bergman composé d’un grand focus sur le visage du protagoniste et en arrière fond, en flou, l’autre protagoniste, débout au milieu de la pièce. Cette scène récurrente symbolise le doute et l’absence du personnage dans la conversation. Il est vrai que le portrait de Stig, ce musicien ambitieux n’est pas aussi abouti que dans L’heure du loup (1968) ou même dans Après la répétition (1984). Il en demeure pourtant très attachant oscillant entre entêtement et brillance de sa personnalité. On le voit fuir puis renaître.

Ainsi, il ne faut pas se tromper, Vers la joie est avant tout le portrait de Stig, un musicien ambitieux qui avance au gré des ses humeurs même si la sensibilité du portrait de l’artiste provient du couple qu’il forme avec Martha. Ce mélange habile entre romance et portrait constitue le tour de force du film, qui annonce les plus grandes œuvres futures.

Certes, la mise en scène reste sobre, sans débordements lyriques ou pétillants comme l’ambitieuse mise en scène de L’Attente des femmes (1952). Il n’en reste que le récit est porté par une douceur de vivre, proche du réalisme dramatique de Mizoguchi tout en conservant une poésie comique très fellinienne. Sur un air de Beethoven, Vers la joie porte à l’écran les nombreux espoirs du metteur en scène notamment dans le ton volontairement enjoué et poétique du film. On y retrouve également un concentré des grandes thématiques bergmaniennes à venir, l’artiste, l’absence, le couple, le doute, la mort…

« Les violoncelles doivent chanter à tout rompre, c’est une explosion de joie, pas celle qui se traduit par un rire […], je veux parler d’une joie immense, débordante, au delà de la douleur et du chagrin infini […] Une joie incompréhensible » tempère Sönderby. « L’Ode à la joie » (dernier mouvement de la 9e Symphonie de Beethoven), en tant que musique de fond finale, constitue l’apothéose émotionnelle du film.

Vers la joie semble constituer une référence « unique » vers une définition de la conscience bergmanienne.

Titre original : Till glädje

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Durée : 94 mn


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