Sibyl

Article écrit par

Pousser la femme dans tous ses états, c’est ce que réussit la réalisatrice Justine Triet avec Virginie Efira en psychanalyste-écrivaine-maman.

Cinéaste de la femme

Il est rare au cinéma, surtout ces dernières années, de trouver un film qui puisse se mettre dans la tête des femmes. Avec Sibyl, Justine Triet touche au sensible, à l’intime et nous embarque dans la vie d’une romancière reconvertie en psy, qui oscille entre réalité et fiction, devoir et désir. Avec brio et sans jamais être vulgaire, la réalisatrice pousse ses deux actrices – l’excellente Virginie Efira et la sauvage Adèle Exarchopoulos, dans un rapport d’amour et de haine, entre Paris et Stromboli. Alors que Sibyl décide de se remettre à écrire un nouveau roman, elle transgresse ses principes de psychanalyste avec Margot, une jeune actrice dans le désespoir qui vient lui demander de l’aide, pour s’inspirer de sa vie, de ses tourments, de ses faits et gestes comme personnage principal de son livre. Jamais une réalisatrice n’a su filmer aussi bien ce qu’il se passe dans la tête d’une femme. Justine Triet, en construisant ses personnages en duo, en les confrontant, en les ramenant à leur posture de mère, de femme, de maîtresse, touche à la psychologie féminine, complexe et variée, divinement bien développée.

 

Du drôle au drame

Et comme dans ses précédents films, La Bataille de Solferino (2013) avec une journaliste et Victoria (2016) avec une avocate, Justine Triet arrive avec une justesse folle à mélanger les genres, s’inspirer du réel, à développer les personnages et leurs histoires, à connecter ce petit monde à l’image du milieu dans lequel elle évolue, celui du cinéma où l’on peut tout oser. Elle s’en explique, « Le cinéma est une micro-société où la vie s’accélère, s’intensifie, où tout devient exacerbé…Le moindre petit problème devient une tragédie, les rapports hiérarchiques sont violents et complètement grotesques. C’est un milieu ridicule, comique, mais où on vit des choses très fortes : ça m’amusait de m’en moquer autant que ça servait le récit« . Une cinéaste du réel en résumé, qui sait se servir de l’observation de la société dans laquelle elle tourne, elle vit, pour enrichir son écriture et construire ses films sur des bases solides, auxquelles on peut s’identifier.

Des scènes de sexe magnifiques

Il faut le souligner, jamais on aura vu d’aussi belles scènes de sexe que dans Sibyl. En ayant une telle complicité avec son actrice principale, Virginie Efira, la réalisatrice donne à voir des scènes où les corps s’entrelacent, se confondent, et le résultat est d’une grande beauté. Femme ou maîtresse, sein qui s’échappe, regard troublé et troublant, ces scènes s’apparentent à des tableaux où la femme est sublimée. Alors que le cinéma donne souvent une place définie en fonction de l’homme, dans la majorité des productions actuelles, Justine Triet vient en contre-pied avec un rôle puissant donné aux femmes, indépendant des hommes, maîtresses de leurs actes et de leurs désirs. C’est beau et c’est réussi.

Quelle sera la prochaine étape pour cette réalisatrice qui saisit le réel à son degré le plus intime ? On attend de voir, avec impatience et excitation.

 

Voir aussi l’analyse de notre rédacteur Paul Courbin.

 

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Pays :

Durée : 100 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..