Alors que plusieurs genres cinématographiques ont survécu au passage des décennies grâce à des réalisateurs passionnés, certains ont, avec le temps, perdu l’intérêt du public. Autrefois noyaux durs de l’âge d’or hollywoodien, des genres tels que la comédie musicale ou le péplum peinent aujourd’hui à se faire leur place dans une industrie où les films de super-héros et les remakes à répétition ont envahi les écrans. Cependant, depuis les années 2000, il y a une catégorie de films qui connaît un regain d’intérêt auprès des spectateurs : grâce au talent de cinéastes tels que Quentin Tarantino (Django Unchained), James Mangold (3h10 pour Yuma) ou encore Scott Cooper (Hostiles), le western semble vivre une seconde jeunesse depuis vingt ans. L’un des derniers exemples se trouve être le dernier long-métrage du duo de réalisateurs italo-américains Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis, Pile ou Face. Présenté au dernier festival de Cannes, le film met en scène l’une des plus grandes légendes de l’Ouest américain : Buffalo Bill (John C. Reilly). De passage en Italie avec son spectacle itinérant, il croise la route de Rosa (Nadia Tereszkiewicz), jeune femme enfermée dans un mariage sans amour qui, pour changer de vie, s’enfuit avec Santino (Alessandro Borghi), un fougueux cavalier. Commence alors un voyage au cours duquel vont se mêler désir de liberté, danger et nostalgie.
Comme on peut s’y attendre, le film ne cesse de rendre hommage à ses prédécesseurs, l’histoire oscillant entre le western spaghetti des années 1960 et le western américano-mexicain des années 1970. En effet, la rencontre entre la nature européenne et les légendes de l’Ouest américain, représentées fièrement par Buffalo Bill, rappellent les collaborations qui ont fait du western le reflet d’une Amérique violente et avide de pouvoir : celle entre Sergio Leone et Clint Eastwood à partir de 1964 en est certainement l’exemple ultime. À travers le personnage de « l’Homme-sans-nom », Leone transforme le mythe du cow-boy pour en faire un être dénué de sensibilité et amoureux des grands espaces : ici, la campagne italienne remplace le désert de la province d’Almería et devient le témoin du passage de personnages en quête de liberté et de gloire. En plus de Sergio Leone, le film fait une référence inattendue au long-métrage de Sam Peckinpah Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, dans lequel les chevaux ont laissé place aux moteurs de voiture : chez Peckinpah comme chez Rigo de Righi et Zoppis, le spectateur assiste à l’écoulement du temps qui transforme les grands mythes du western en simple souvenir.

En effet, les deux réalisateurs ne cessent de tout ramener au passé : entre les micro-imperfections de l’image et les thèmes au centre de l’intrigue, Pile ou Face se présente comme une bulle de nostalgie et revisite la fin d’une ère dont les pionniers ont refusé de disparaître. Conscient que ses meilleures années sont derrière lui, Buffalo Bill tente vainement de retrouver son succès d’antan avec ce théâtre ambulant retraçant ses grands exploits, en particulier sa lutte contre les Indiens. Autrefois acclamé comme une star de cinéma, il n’est plus désormais qu’une simple vedette qui tente de s’accrocher à ce qui reste de sa carrière : le format Super 16 de la caméra et le noir et blanc utilisés au cours du générique le font apparaître comme la star d’un feuilleton quotidien, à la limite du « has-been ». En parallèle de ce déclin, une autre histoire prend son envol : celle d’Antonio, cavalier expérimenté qui parcourt le film avec sa bien-aimé Rosa. Dans leur chevauchée aux airs de Bonnie et Clyde, ils parcourent, rencontrent et parfois tuent… au risque de se faire tuer. Certaines des situations où ils frôlent la mort sont d’ailleurs assez cocasses, comme lorsque Rosa vient libérer son amant de prison avant qu’un boulet de canon lui facilite le travail : bien que romantique, leur histoire est également parsemée de passages à l’humour grinçant et parfois absurde. Ce mélange des situations et des ambiances confère au film un caractère unique, qui oscille entre drame passionnel et road-movie décalé.
Ainsi, à travers ce long-métrage, les deux réalisateurs italo-américains ne nous proposent pas uniquement de revenir sur les traces des dernières légendes de l’Ouest, ils nous invitent à vivre le film comme s’il était lui aussi d’un autre temps : l’utilisation de la caméra Super 16, les contours arrondis de l’image et son grain si particulier, caractéristique des années 1960-70, nous offrent une expérience nostalgique qui s’inscrit dans la tradition des grands westerns. Mais au-delà de la référence évidente, Pile ou Face dresse le portrait d’un genre qui se bat pour résister au passage du temps mais qui fatalement, s’éloigne de plus en plus, comme le cow-boy dans le soleil couchant : alors pour le maintenir en vie, il faut continuer à le raconter, toujours avec un brin de fantaisie. Après tout, comme l’a écrit John Ford : « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende ». Cela n’a jamais été aussi vrai qu’ici.





