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Oranges sanguines

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Jusqu’à la tempête

Après un premier un long-métrage, Apnée, qui signait leur arrivée sur grand écran, le collectif créé et mené par Jean-Christophe Meurisse, Les Chiens de Navarre, est de retour avec un nouveau film : Oranges sanguines.

Au même moment en France : un couple de retraités surendettés (Lorella Cravotta et Olivier Saladin) participe à un concours de rock, le ministre de l’Économie (Christophe Paou) est suspecté de fraude fiscale et une adolescente timide (Lilith Grasmug) se prépare à sa première fois lors d’une soirée entre amis…

Logique prolongement de ce pitch de comédie chorale, toute une première partie d’Oranges sanguines propose une collection de scénettes, entre comique de situation et dialogues explosifs, jouant complétement la carte de la satire sociale et politique. Entre la position burlesque de ce couple de retraités précaires, la peinture à l’acide de ces politiques hypocrites ou encore le malaise de la découverte de son corps par la jeune adolescente : on retrouve la jubilatoire méchanceté de l’écriture des Chiens de Navarre, déjà à l’œuvre dans leur précédent Apnée. Par ailleurs, comme dans ce même premier long-métrage, la fragmentation du récit permet de calmer un peu les enjeux globaux de la narration, de façon à laisser, au sein de chaque segment, une place plus importante à l’absurdité de l’instant et à l’incandescence des interprètes. La mise en scène de Jean-Christophe Meurisse trouve alors un habile équilibre entre une scénographie, un découpage et un montage précis et composé, et un ample espace laissé à ses comédiens et à leur énergie. Cette rigueur du dispositif couplée à l’humilité de la réalisation permet alors aux acteurs d’atteindre à la fois une technicité d’interprétation impressionnante, tout en conservant une générosité et une spontanéité puissamment réjouissante. Cette énergie au service des protagonistes du film nourrit ainsi une première partie sous le signe de l’humour noir, qui dessine également, à travers des situations d’une insolente acidité, une animosité contenue des personnages et du monde qui les entoure, dont il ne faudrait qu’un pas pour être consommée…

C’est alors en milieu de long-métrage, tandis qu’une mécanique légèrement programmatique commençait à s’installer au fil des scénettes, qu’Oranges sanguines bifurque vers un explosif jeu de massacre qui extrapole ses élans d’humour noir, jusqu’à tendre tantôt vers la comédie d’horreur gore et tantôt vers la comédie-dramatique dépressive. Le long-métrage se risque alors un à périlleux mais passionnant exercice de métamorphose qui le rend constamment surprenant et inattendu. En effet, le grotesque de la situation des retraités se mue en un requiem aussi noir que tendre, de la même façon que les situations comiques autour du ministre ripoux ou de l’innocente adolescente se transforment toutes les deux en un trip violent et gore quelque part entre Délivrance et le rape and revenge. La mise en scène de Jean-Christophe Meurisse épouse alors avec autant d’élan un haut niveau de stylisation lorsque le film tend vers le genre, qu’une forme de trivialité plus naturaliste lorsqu’il veut revenir à quelque chose de plus quotidien. La versatilité esthétique du film, couplée à sa souplesse de ton, démontre l’amour d’Oranges sanguines pour la fantaisie, le show, transmettant la rage de son constat social par le spectacle plus que par le tracte, ce qui le rend aussi euphorisant que d’autant plus terrifiant.

Ce double mouvement s’en ressent également dans le jeu constant que le film entretient sur l’empathie de son spectateur pour ses personnages. En effet, entre l’évolution du personnage de l’avocat, le rituel punitif du ministre ou la vengeance de l’adolescente : on se surprend devant le film à s’attacher à une victime qui devient aussitôt le bourreau, et inversement. La violence contenue de la première partie étant lâchée, le monde que peint Oranges sanguines ne devient alors plus qu’un vaste champ de bataille ou l’innocence perdue de la jeunesse, ou l’inaccessible sagesse de la vieillesse, ne laissent place qu’à une hystérie globale, certes tragique, mais tout de même éminemment cathartique.

Toute la fureur du film de Jean-Christophe Meurisse reflète ainsi une évidente fracture sociale qui exalte, et ce jusqu’à la tempête, la violence contenue des êtres. Néanmoins, quand bien même le constat d’Oranges sanguines reste fortement pessimiste, son profond amour pour ses personnages ainsi que le plaisir de la performance et du jeu, rendent le film à la fois puissamment jubilatoire, tendre et méchant.

Titre original : Oranges sanguines

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Durée : 102 mn


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