Mister Nobody contre Poutine (disponible sur ARTE TV)

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Alors que la Russie lance son invasion de l’Ukraine, les écoles sont transformées en centres de recrutement pour la guerre. Confronté au dilemme éthique de travailler dans un système défini par la propagande et la violence, un modeste enseignant et vidéaste, Pavel Talankin, filme la militarisation des esprits dans sa petite ville de l’Oural.

Sous ce titre un peu provocateur se cache une histoire très simple : celle d’un membre de l’équipe éducative d’une école russe dans une petite ville de l’Oural (Karabach, environ 10 000 habitants, une vieille cité minière de l’Oural, très polluée) nommé Pavel Talankin (« Pacha » en russe), qui n’a pas supporté l’instrumentalisation de l’enseignement par Vladimir Poutine pour justifier l’intervention en Ukraine en février 2022. Il n’a sûrement pas été le seul enseignant dans son pays à ressentir de la révolte contre ce dévoiement du système éducatif. Mais lui occupait une position particulière comme pédagogue responsable d’animations qu’il avait aussi pour tâche de filmer : une sorte de vidéaste officiel par conséquent, chargé par le régime à partir de février 2022 de témoigner en images pour Moscou que les consignes officielles pro-guerre étaient bien respectées dans son établissement. Et s’engager à ce point-là pour servir une cause qui n’était pas la sienne, il ne l’a pas supporté. Il s’est mis en colère : ayant vu sur Instagram l’annonce d’une société russe à la recherche de personnes dont l’activité professionnelle avait été bouleversée par l’invasion, il écrivit alors une lettre expliquant comment son travail était devenu de la pure propagande qu’il désavouait complètement. Par un « concours de circonstances » (?), un réalisateur américain installé au Danemark, David Borenstein, est tombé sur cette missive, a contacté par mail Pavel Talankin qui a accepté malgré le risque de lui fournir des images de ce qu’on lui demandait de filmer.

Cette collaboration a duré plus de deux ans, David Borenstein apportant quelques conseils au vidéaste qui, en dehors de l’école, s’est aussi filmé chez lui pour évacuer le stress de la situation et pouvoir s’exprimer plus librement sur ce qu’il ressentait quant à son action et l’effet de la guerre sur les personnes de son environnement (ses élèves, anciens restés proches de lui ou nouveaux toujours à l’école ; sa mère, bibliothécaire dans le même établissement ; les membres du corps enseignant ; les habitants de Karabach qu’il était amené à rencontrer et filmer lors des manifestations « patriotiques » organisées par le régime). Finalement en 2024, après plus de deux ans de cette activité solitaire, il a senti les soupçons s’accumuler contre lui (même chez certains élèves dont il était très proche au début et qui, effrayés, ont commencé à prendre leurs distances tandis que commençait à roder devant chez lui la police) : la société Pink (établie en Tchéquie), coproductrice du film avec David Borenstein, a alors mis en place un plan d’exfiltration et dans l’été (2024) Pavel Talankin a pris l’avion avec ses disques durs pour quitter son pays (y reviendra-t-il un jour ?).

Pavel apparaît souvent à l’image dans le film (il s’est fait aider par des élèves qui ne se doutaient pas de ses intentions) : c’est un jeune homme (33 ans) plutôt enrobé, souriant et d’allure absolument quelconque (d’où sans doute le titre du documentaire : « Mister Nobody », ce qu’il est sans l’être vraiment car il a fait preuve d’un vrai courage que peu de Russes ont eu en s’opposant, lui, au régime). La guerre en Ukraine avec ses morts qu’on dissimule le révulse (il enregistre clandestinement les obsèques d’un ami mort au combat : car on n’a pas le doit de filmer ces cérémonies en Russie, pour ne pas démoraliser la population ; il se rend sur la tombe d’un jeune homme mort au front, en compagnie de la jeune sœur du défunt ; il montre la photographie d’une jeune femme qui a perdu là-bas « l’amour de sa vie »). Surtout il est indigné par la « militarisation » des esprits, la propagande officielle mensongère et l’embrigadement des enfants : les gamins dans l’école sont entraînés à marcher au pas ; le lundi matin, il leur faut écouter l’hymne national et saluer le drapeau ; ils manipulent des armes de guerre ; des mercenaires de Wagner (!) viennent faire des démonstrations de maniement de mines anti-personnel ; des concours de lancers de grenades sont organisés ; tout le temps l’amour dû à la « mère-patrie » est rappelé (« il faut savoir mourir pour elle » clame un officier à de jeunes mobilisés), et la grandeur de la Russie chantée sur tous les tons. Le 9 mai tout le monde est appelé à défiler en hommage aux victimes de la « Grande Guerre patriotique » (nom donné en Russie à la Seconde Guerre mondiale), et à cette occasion les jeunes portent les photographies des membres de leurs familles qui (comme ils sont appelés à le faire eux-mêmes plus tard) ont donné leur sang pour leur pays… Que dire aussi de certains enseignants montrés à l’écran, comme le professeur d’histoire, représentant du parti présidentiel, qui débite à ses élèves le plus sérieusement du monde les pires stupidités (les Européens, privés de pétrole russe, seront bientôt – dit-il – contraints de se déplacer à cheval ; la France n’a pas d’agriculture et les Français en seront bientôt réduits à manger des grenouilles ; les agents de l’étranger – c’est-à-dire les Occidentaux – sont présents partout et essaient de diviser le peuple russe, rassemblé dans le parti de Poutine qui s’appelle – quelle coïncidence !- « Russie Unie » ; etc.) : il sera « élu » (!) professeur « le plus aimé de ses élèves » et recevra pour prix de ses loyaux services (et de sa bêtise) un superbe appartement dans un immeuble neuf…

Alors Pavel proteste à sa pauvre façon, symboliquement : en diffusant par haut-parleur au lieu de l’hymne russe celui des USA chanté par Lady Gaga ; en abattant un drapeau qui surplombe son établissement (lui milite pour le « drapeau de la démocratie », qu’il a affiché dans son bureau : blanc-bleu-blanc : pas de rouge en bas) ; en recouvrant les « Z » (signes de ralliement à la soi-disant « opération spéciale en Ukraine ») de bandes croisées pour que cela devienne des « X » (signes de paix). Mais son combat va enfin trouver son débouché dans le film qu’il bâtit avec David Borenstein une fois parti s’exiler en Tchéquie. Cependant cet exil pose question : n’est-ce pas en soi un aveu d’échec ? Il semble actuellement impossible de réveiller les consciences ou de secouer l’apparente apathie généralisée de la population russe. Et de devoir s’exiler, n’est-ce pas précisément ce que souhaite le pouvoir poutinien : se débarrasser des gêneurs en les contraignant à l’émigration ?

Cet exil est vécu comme un déchirement par Pavel: symboliquement le film s’ouvre sur une séquence nocturne où, pour préparer une cérémonie de remise de diplômes le lendemain, le jeune homme déracine un arbre qui sera replanté sur la place où se tiendra le raout. Ses images témoigne de son attachement profond à ses élèves et à sa ville (pourtant « la plus polluée au monde ») où il aime tout : le froid polaire (- 40 degrés en hiver !), la neige qui ralentit les pas, les vieilles installations industrielles avec leurs équipements obsolètes : tout ! « Malgré la saleté et sa rudesse, c’est une ville que j’aimais. Elle était dans mon cœur. »

 

La militarisation des esprits

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Durée : 90 mn


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