Livre « La Grande Illusion : Le Musée imaginaire de Jean Renoir » de Luc Vancheri

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Un « essai d’iconologie politique » comme invitation à une autre façon d’interroger le discours des images à partir d’un illustre film de Jean Renoir.

« L’art peut se faire politique en prenant part aux expressions politiques de son temps, en s’engageant dans des luttes sociales ou en se faisant critique des pratiques du pouvoir, mais c’est en définitive à partir de son expérience esthétique du monde qu’il touche à la racine même de la politique. Revenir sur La Grande illusion suppose donc de lier deux gestes analytiques, l’un qui fait siennes les sources historiques qui éclairent son inscription dans le tissu social de son époque, l’autre qui rouvre la question politique à partir de ses dispositions figuratives et iconologiques » (1). Ces mots de Luc Vancheri, chercheur en études cinématographiques à l’Université Lyon 2 et auteur de La Grande Illusion : Le Musée imaginaire de Jean Renoir, rendent compte de son entreprise dans cet essai érudit et très documenté : réinterroger ce film de Jean Renoir, sorti en 1937, à travers l’analyse de l’imagier de Rosenthal (Marcel Dalio) composé de plusieurs reproductions d’œuvres d’arts visibles dans sa chambre au camp où celui-ci est fait prisonnier en compagnie d’un certain Maréchal (Jean Gabin). « Repartir de la documentation iconographique dont s’est doté Jean Renoir pour mettre en évidence les liens qui se font entre un petit ensemble d’images demeurées jusqu’ici étonnamment silencieuses et la situation politique des années trente » (2). Autrement dit, tenter de « faire parler » cet imagier établi sur une couverture de fortune est l’occasion pour Luc Vancheri de revenir sur le fonds iconographique qu’il implique, sur son agencement – la Vénus érotique et au teint de lait de Sandro Botticelli (3) côtoie le démon de La Tentation de saint Antoine du Retable d’Issenheim de Matthias Grünewald (4) – et ses détails, afin d’en livrer une interprétation qui irait dans le sens d’une politique de l’image.

 

 

 

La Grande Illusion paraît à peu près au même moment que le choc Guernica de Picasso, présenté au pavillon espagnol de l’Exposition universelle, et le film témoigne du militantisme de Jean Renoir, par son adhésion au Front populaire d’abord (un film comme La Vie est à nous, réalisé en 1936, signale son engagement communiste), mais aussi de toutes les résistances antifascistes, contre l’antisémitisme et de redoutables nationalismes dont il fait preuve aux côtés d’autres artistes et intellectuels de son temps. C’est moins sur cette approche thématique qui révèle l’engagement du cinéaste que s’arrête l’auteur que sur le discours des images qu’il a discrètement mis à l’écran mais qui pourtant, par leur organisation minutieuse, se font pensée. Mobilisant un appareil théorique vaste et complexe, de fonds religieux et mythique, du Musée imaginaire (1947) d’André Malraux à l’entreprise démiurgique mêlant histoire de l’art et anthropologie d’Aby Warburg (5), en passant par Georges Bataille, Luc Vancheri sollicite les voix des images auxquelles Jean Renoir a eu recours avec l’objectif de mettre au jour une pensée politique et contemporaine de son temps inhérente à ces images. Avec un hermétisme parfois dommageable pour la clarté de son propos mais invitant toujours le lecteur à (re)penser l’image, l’auteur montre de manière assez convaincante dans quelle mesure l’étude iconologique permet d’intéressantes possibilités dans la compréhension du pouvoir des images et de leur discours. Si Jean Renoir reconnaissait avec une noire amertume : « Je me leurrais sur la puissance du cinéma. La Grande Illusion, malgré son succès, n’a pas arrêté la Deuxième Guerre mondiale » (6) , Luc Vancheri clôt son livre avec comme un ambitieux et doux espoir d’hiver : « Chez Renoir, nos deux désespérés (Maréchal et Rosenthal), évadés d’une retraite forcée, affrontent le froid, la boue, la neige avant de gagner la nuit de Noël qui voudrait qu’en elle la vie s’illumine dans la naissance d’un dieu. Si en vieillissant Renoir n’a pas caché ses désillusions, il n’en a pas moins été fidèle à cette idée simple qui veut que l’art est l’ouvroir du monde » (7).

 
 

La Grande Illusion : Le Musée imaginaire de Jean Renoir de Luc Vancheri, Presses Universitaires Septentrion, Arts du spectacle – Images et sons, 130 pages, – Disponible depuis le 1er octobre 2015.

(1) Luc Vancheri, opus cité, p.11.
(2) Ibidem.
(3) Détail de La Naissance de Vénus peint entre 1484 et 1486 et aujourd’hui exposé à la Galerie des Offices de Florence.
(4) Peint entre 1512 et 1515 et aujourd’hui exposé au musée Unterlinden de Colmar.
(5) Voir son Atlas Mnémosyne, L’Écarquillé, Collection Écrits, 2012, Paris.
(6) Jean Renoir, Ma vie et mes films, Éditions Flammarion, Champs Arts, 2008 (réédition), p.113
(7) Luc Vancheri, opus cité,p.126

Titre original : La Grande Illusion

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Durée : 114 mn


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