Les enfants du 209 rue Saint-Maur

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A partir du cas d’un immeuble situé 209 rue Saint-Maur dans le Xe arrondissement de Paris, Ruth Zylberman fait revivre dans un film d’une grande qualité artistique, d’une grande sensibilité et surtout au prix d’un travail de recherche historique rigoureux et méthodique, la mémoire de famille juives déportées par le régime de Vichy qui s’était mis au service des nazis.

Le film est disponible sur Arte Campus et Arte Boutique

Les enfants du 209 rue Saint-Maur[1], documentaire multiprimé de Ruth Zylberman (2017), n’est pas un énième film sur la traque des juifs par les nazis et la police de Vichy : c’est une évocation extraordinairement sensible d’un passé enfoui (enfoui même par ceux-là qui en furent les victimes).

Ruth Zylberman (dont la mère fut déportée mais revint, tandis que son père était un « enfant caché ») a choisi au hasard cet immeuble auquel rien ne la rattachait personnellement. C’est un immeuble comme il en subsiste tant à Paris, vieux (il date des années 1840), solide, constitué de plusieurs corps de bâtiments de six étages autour d’une cour carrée pavée aujourd’hui agrémentée de végétation : on y entre par une porte cochère qui donne sur la rue Saint-Maur, dans le Xe arrondissement de Paris, une rue perpendiculaire à la rue du Faubourg du Temple non loin de la place de la République (n’importe qui, en suivant un locataire actuel qui possède le code d’accès, peut accéder à cette cour, comme je l’ai fait moi-même, ému de retrouver après avoir vu ce documentaire le théâtre du drame qui s’y est joué entre 1940 et 1944).

Dans cet immeuble vivaient avant-guerre des gens modestes, des locataires, beaucoup de familles ouvrières dont des juifs originaires de Pologne ou de Roumanie venus se réfugier en France (le « pays des droits de l’homme » et de la Révolution française) pour échapper aux persécutions dont ils avaient été victimes en Europe de l’Est (aujourd’hui la composition de la population n’est plus la même avec le processus de gentrification parisien; les petits logements de l’époque – parfois une pièce ou deux avec cuisine – après les achats par lots intervenus depuis sont désormais plus vastes). Qui étaient les habitants du 209 rue Saint-Maur à l’époque ?

Pour le savoir et connaître leur histoire Ruth Zylberman s’est livrée à un patient travail d’enquête qui a duré plusieurs années, s’appuyant avec rigueur sur les archives existantes : en premier lieu le recensement de 1936 (le dernier réalisé avant la guerre) qui cite les noms des occupants de chaque appartement d’alors, avec leurs professions (curieusement, il lui fut parfois plus difficile de retrouver la trace des femmes que celle des hommes : pour elles, pas de service militaire, pas d’inscription sur les listes électorales) ; elle a aussi consulté les archives de la police, les fiches d’internement des personnes transférées à Beaune-la-Rolande, Pithiviers ou Drancy avant leur déportation et leur mise à mort dans les camps d’extermination. Puis il a fallu tenter de retrouver la trace de ceux qu’évoquaient ces documents, et qui furent ensuite (quand ils survécurent) dispersés aux quatre coins de la planète : à Paris, ou près de Nantes, ou en Israël, aux États-Unis, en Australie. Ce travail fut très long (pour la famille Arnaud-Ghitis Ruth écrivit à tous les Arnaud-Ghitis de France, avant d’obtenir une réponse de quelqu’un qui habitait juste à côté !), et Ruth Zylberman se heurta souvent à la volonté des « survivants » de ne plus revenir sur ce passé qu’ils avaient voulu définitivement écarter de leur mémoire (même si certains en restaient hantés la nuit). Ruth Zylberman a voyagé pour faire parler ses témoins[2] et (un peu comme Claude Lanzmann, mais différemment) s’est aidée de tous les moyens de son imagination pour les aider à se souvenir : des dessins de l’immeuble avec ses bâtiments, ses étages, ses appartements où elle a tenté de localiser par des post-it les anciennes familles locataires ; des meubles miniatures pour aider ses témoins à décrire comment étaient disposés les intérieurs de l’époque, et ainsi faire resurgir de leur mémoire – de manière quasi-proustienne – des impressions qui y étaient ensevelies ; la projection d’images d’époque, en noir et blanc, sur la façade de l’immeuble pour évoquer la vie insouciante d’avant 1940, puis la guerre et ses bombardements, enfin l’entrée des Allemands dans Paris…

C’est ainsi tout un monde disparu qui est réapparu derrière le décor actuel, cadre de son film. En même temps qu’on revit les heures sombres de l’occupation, on voit en effet passer les locataires de 2017, avec les bruits et les scènes de la vie quotidienne d’aujourd’hui : un père qui joue avec son enfant nouveau-né dans son salon, des jeunes qui s’exercent à jouer d’un instrument, d’autres qui font la cuisine, des cris, le concierge arabe qui distribue le courrier dans les boites aux lettres et surveille son « domaine », des gens qui reviennent de faire leurs courses – la vie, quoi ! C’est un ensemble de petits riens paisibles, qui viennent en contrepoint au passé atroce qui est le sujet du film. Cela souligne la fragilité humaine : tout passe comme un rêve ou des nuages. Il y a trois quart de siècle un drame s’est joué ici, et sur les façades indifférentes du 209 rue Saint-Maur il semble n’en rien rester… sauf que les silhouettes en noir et blanc projetées par la réalisatrice sur ces façades, comme autant de fantômes, nous font puissamment ressentir ce passé qui paraissait occulté (ce n’est pas par hasard si Ruth Zylberman a choisi d’illustrer cette séquence des « fantômes » au moyen de la magnifique musique de Debussy Nuages, symboles par excellence de l’éphémère). Tout montre la profonde sensibilité à l’histoire de la réalisatrice, et sa maîtrise de la technique cinématographique : à propos de l’arrivée des Allemands dans Paris, elle film en travelling arrière depuis un appartement une fenêtre qui apparaît ainsi (comme dans les films de Roman Polanski : par exemple Le Pianiste ou Le Locataire) plutôt un écran (qui s’interpose et emprisonne celui qui contemple la cour) qu’une ouverture sur l’extérieur et le monde. Cette cour qu’elle filme est devenue en effet un piège pour tous ceux qui n’ont pas réussi à fuir lors de l’intervention des forces françaises de police lors de la rafle du Vel’d’Hiv’, les 16 et 17 juillet 1942.

Dans cet immeuble du 209 rue Saint-Maur, pendant l’occupation cinquante-deux juifs furent déportés sur la centaine de ceux qui y vivaient. Sur la carte réalisée par l’historien Jean-Luc Pinol à partir des données collectées par Serge Klarsfeld (Cartographie des enfants juifs de Paris déportés de juillet 1942 à août 1944), neuf enfants déportés sont indiqués au 209 rue Saint-Maur : Baum Adolphe Albert, 16 ans ; Baum Marguerite, 14 ans ; Blumenthal Joseph, 17 ans ; Buraczyk Simone, 15 ans ; Goura Bernard, 15 ans (le cousin d’Albert Baum) ; Hasman Albert, 10 ans ; Hasman Hélène, 3 ans ; Szpajzer Bernard, 7 ans ; Szulc Daniel, 3 ans (voir http://tetrade.huma-num.fr/Tetrademap_Enfant_Paris/). Personne ne se souvient de certains, par exemple de la famille Szulc (inscrite sur le registre de recensement de 1936), où un petit Daniel naquit le 14 mars 1939 selon l’état-civil ; Ruth Zylberman revient plusieurs fois auprès de ses témoins sur ce nom qui a sombré dans l’oubli. Au coin en bas, Sura Haimovici (établie à Paris depuis 1912) tenait une petite épicerie depuis 1920 ; en vertu des lois dites d’aryanisation de l’économie elle fut expropriée, et son commerce racheté à bas prix par une habitante du 209 ; elle eut beau écrire au Commissariat aux Questions juives, elle fut finalement déportée.

D’autres eurent un peu plus de chance.

Dans la famille Baum, Albert (né le 11 décembre 1925) survécut à l’extermination entière de sa famille (son père, sa mère, sa sœur Marguerite[3], son cousin Bernard déportés en passant par le Vel’d’Hiv’ où Albert, qui put s’en extraire parfois pour ravitailler sa famille, vit des scènes de folie, dignes de l’Enfer de Dante) ; lui-même, resté seul après le départ des convois des centres de transit (là il vit les SS jeter les enfants même nouveaux nés comme des paquets de linge sale dans les wagons) fut finalement envoyé à Auschwitz puis Buchenwald, d’où il revint (mais il dit qu’une partie de lui est restée dans les camps, et que chaque nuit il se revoit là-bas ou au 209 rue Saint-Maur). Il n’a que sa mémoire pour se souvenir de ses parents (des communistes convaincus), et quelques photos données par des connaissances ; s’il a acquis après-guerre une machine à coudre, c’est parce qu’elle évoquait pour lui sa mère couturière. Il y a aussi ce couteau suisse de son père, qu’il avait perdu avant-guerre dans la vallée de Chevreuse, et qu’au retour il a miraculeusement retrouvé, rouillé dans la forêt : on le voit – ultime et dérisoire relique – à la fin du film.

Il y a Odette, une fille Diamant (seule survivante aujourd’hui d’une fratrie de 8), installée à Tel-Aviv, la première des rescapées que réussit à retrouver Ruth Zylberman. Elle se souvient que son père leur disait : « Pas peur, nous vivra, nous verra. » S’il échappa à la rafle du 16 juillet en se cachant dans un appartement voisin, il fut pourtant arrêté un mois plus tard et envoyé à Drancy où il retrouva sa femme et sa fille Fernande. Odette, si calme et si maîtresse d’elle-même en apparence, ne peut s’empêcher de s’effondrer quand elle entend, lue par Ruth, la dernière lettre de sa mère prodiguant ses derniers conseils à ses petits qu’elle sait devoir abandonner (elle va être déportée et tuée).

Il y a Henry Osman, qui vit désormais aux USA où il est grand-père, et ne voulait au départ rien savoir de son passé. C’est Ruth qui lui apprend que ses parents avaient un négoce à Dortmund, puis qu’ils avaient fui Hitler et que sa mère avait fait les marchés à Paris. D’eux, il n’a aucun souvenir. Quand il accepte de revenir en France pour une cérémonie de retrouvailles organisée par la réalisatrice avec tous ses témoins, il ne cesse de questionner Ruth : cette porte du 209, mes parents l’ont-ils franchie ? Cette poignée à l’entrée de l’immeuble, était-elle déjà là ? Et les pavés dans la cour, ses parents aussi ont-ils marché dessus ? Ont-ils été heureux ici (pas de réponse de Ruth Zylberman). Il se souviendra seulement sur place, en apprenant qu’il n’y avait pas dans chaque appartement de salle de bain, que le souvenir qui lui est resté d’avoir à un moment fréquenté des « bains publics » date du Paris à cette époque, donc de ses parents. S’il a survécu, c’est parce qu’il avait été préalablement confié par ses parents à une organisation juive de sauvetage d’enfants : le Comité Amelot. Mais il vécut très mal d’être comme abandonné puis balloté d’une famille d’accueil à une autre et, plein de colère, il est devenu par la suite un adolescent délinquant, un voleur même (« a thief », dit-il) : à l’occasion de la cérémonie organisée par Ruth, il a accepté de revenir pour la première fois à Paris avec sa fille Michelle. Il apprendra alors d’une ex-voisine que sa mère, dont il ignorait vraiment tout, était mince et bien habillée…

Il y a les trois frères Goldsztajn. Les deux premiers avaient été préalablement placés, avant la rafle de juillet 1942. Le petit dernier, René, resté avec sa mère, avait été littéralement « jeté » au dernier moment par celle-ci dans les bras de la concierge, Madame Massacré, qui heureusement l’avait ensuite caché. La petite-fille de Madame Massacré, « Miquette » (devenue institutrice et très soignée de sa personne, un peu naïve cependant concernant le sort des juifs « disparus » pendant la guerre), se souvient bien de ce petit bébé qu’elle prit alors dans ses bras… et qu’elle retrouve devenu vieil homme à la fin du film. René Goldsztajn confie à Ruth ne pouvoir supporter d’imaginer ce qu’a enduré alors sa mère.

Il y avait aussi des « salauds » au 209 rue Saint-Maur : comme cette femme surnommée « la Muette » parce qu’elle ne parlait pas, mais qui rédigea des lettres de dénonciation à la police. Le plus émouvant (et révélateur des complexités d’une époque qu’on peine aujourd’hui à imaginer) est le cas de la famille Dinanceau : le père, Désiré, pétainiste convaincu (comme de nombreux Français d’alors, qui ne faisaient pas la distinction entre le « vainqueur de Verdun » et de Gaulle) se disputait tout le temps avec son fils Roger, engagé dans la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme (LVF) et qui portait donc l’uniforme allemand. Sa fille Jeanine, que Ruth a retrouvée près de Nantes, ne se pardonne toujours pas la honte des agissements de son frère. Pourtant c’est Désiré, son père, qui réussit à cacher des enfants juifs dans un appartement de l’immeuble, menaçant avec un couteau son propre fils de le tuer si jamais il dénonçait un seul de ces enfants : un petit homme âgé dressé contre le grand malabar cruel qu’il avait engendré !

Ces exemples (il y en a d’autres dans ce film) suffisent à montrer la richesse des témoignages rassemblés par la réalisatrice. Là n’est cependant pas l’intérêt du formidable documentaire qu’elle en a tiré : mélangeant vivants d’aujourd’hui et fantômes des disparus victimes de Vichy et des nazis, elle a bâti un monument d’une infinie et subtile poésie où tout (la porte d’entrée avec sa poignée, la cour aujourd’hui fleurie, les façades impressionnantes, les escaliers avec leurs rampes en bois, les longs couloirs débouchant sur une fenêtre et la cour) devient un extraordinaire auxiliaire de la mémoire.

[1] C’est aussi devenu un livre : 209 rue Saint-Maur, Paris Xe. Autobiographie d’un immeuble, par Ruth Zylberman, paru aux éditions Seuil-Arte Editions. Le livre fait « se raconter » l’immeuble depuis sa construction sous la Monarchie de Juillet jusqu’à nos jours.

[2] Pour les plus éloignés, comme Berthe Rolinder, elle a eu recours à Skype. Berthe évoque sa peur le 16 juillet 1942, quand la police frappa à la porte de ses parents (elle vomit, eut la colique).

[3] Sur une photographie de classe de l’école du quartier, où toutes les fillettes étaient habillées en bretonnes (c’était la grande époque de Bécassine, c’est-à-dire des « bonnes » d’origine bretonne), on voit peut-être Marguerite.

 

Henry retrouvant l'entrée du 209 rue Saint-Maur avec sa poignée inchangée

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Durée : 103 mn mn


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