« L’Histoire perd le droit de juger si elle ignore la faculté de comprendre. »( Maurizio Serra/Le mystère Mussolini)
Restituer la chronologie d’une traque rocambolesque
« Il faut le tuer aussitôt de manière brutale, sans théâtralité, sans phrases historiques. » (Le colonel Valerio à propos des consignes de l’exécution programmée de Mussolini)
Ancien partisan antifasciste et militant au parti communiste italien , Carlo Lizzani est avant tout soucieux de restituer une vérité historique quasi documentaire dans sa chronologie des faits même s’il cautionne in fine le point de vue de son parti d’allégeance. Il accrédite la thèse officielle de l’exécution sommaire de Benito Mussolini (Rod Steiger) et sa maîtresse Clara Petacci (Lisa Gastoni), confite en supplications, par la 52éme brigade Garibaldi du nord de l’Italie emmenée avec détermination sous la houlette du colonel Valerio, nom de code pour Walter Audisio (Franco Nero), exécuteur des basses oeuvres, le 27 avril 1945, devant la villa Belmonte de Giulino di Mazeretta dans la région de Côme.

La mission périlleuse est l’aboutissement et le dénouement inexorable d’une interminable traque rocambolesque et d’intenses tractations en haut lieu. Lizzani met en perspective la convergence des forces en présence missionnées pour appréhender le fugitif et quelques proches hiérarques du parti fasciste agonisant, fidèles entre les fidèles, embarqués dans une fuite en avant effrénée. Pris dans l’étau des contradictions de l’époque tumultueuse de la guerre, les escouades de partisans antifascistes ont pris le maquis pour échapper aux Allemands. Un noyau de ces résistants intercepte un convoi allemand qui achemine Mussolini, sa maîtresse et quelques caciques qui le suivent avec une dévotion aveugle. Le duce est grossièrement affublé d’une capote et d’ un casque allemands pour faire diversion. Le stratagème de camouflage est découvert au détour d’un contrôle inopiné des partisans en embuscade.

Une brutale accélération de l’Histoire
En septembre 1943 se constitue spontanément la Résistance italienne. Le 23 septembre de la même année , Mussolini parvient à se maintenir in extremis à un pouvoir qui n’a plus rien d’hégémonique par la proclamation de l’Etat fantoche de la République de Salo; également appelée République sociale italienne entérinant l’effondrement de l’Axe. Le joug fasciste s’exercera jusqu’à la mi-avril 1945 avant une brutale accélération de l’Histoire. La déchéance programmée de l’homme fort de l’Italie débute le 10 juillet 1943 avec le débarquement anglo-américain en Sicile. S’ensuivent l’arrestation et la destitution du « Duce ». Le 25 juillet 1943 à l’initiative du grand Conseil fasciste, Mussolini est désavoué, limogé puis arrêté. Le 8 septembre de la même année funeste pour le régime et ses affidés, l’Italie signe un armistice honteux. La seconde guerre mondiale se joue désormais sur le front de l’Est.
Mussolini est alors acculé dans ses derniers retranchements. Bunkérisé à l’hôtel Exelsia de Milan, il brouille les cartes sur ses intentions nébuleuses et il ne lui reste plus qu’ à envisager une fuite honteusement dérisoire direction les Alpes et la Suisse comme ultime échappatoire. C’est à qui se disputera son arrestation dans une désorganisation affligeante des autorités en présence.
Ces derniers jours retracent une chasse à l’homme implacable et les tentatives avortées d’échapper à un destin funeste. Bunkérisé dans ses quartiers à Milan, Mussolini se livre à une âpre négociation comme s’il jouait la martingale à la roulette qui lui réservera le sort le moins désespéré.

Dans la peau d’un dictateur déchu devenu un « gibier de potence » finalement débusqué…
« Mieux vaut vivre un jour comme un lion que cent jours comme un mouton » ((Benito Mussolini)
Ironie du sort ou simple retour de balancier du destin, ce mantra bravache de va-t-en-guerre tribunitien que le « Condottiere » prononcera notamment lors de la « Marche sur Rome » de ses chemises noires en octobre 1922 et après son alliance avec Hitler dans la déclaration de guerre à l’Europe en 1940 est amplement démenti après la débâcle de son parti où sa couardise ne sera plus à démontrer.
Pour des commodités de commercialisation, le casting des films italiens des années 50 et jusqu’aux années 70 associait couramment des acteurs américains à la production. Le nom de Rod Steiger finit par s’imposer dans le rôle phare du Duce. Incarner Mussolini à l’écran constitue une gageure en soi; davantage encore quand sa stature est chancelante. Rod Steiger relève le défi, encore auréolé de sa personnification de Napoléon dans le Waterloo de Sergueï Bondartchouk (1970)
Henri Fonda, quant à lui, troque sans transition les colts et le stetson du tueur à gages d’Il était une fois dans l’ouest contre la mitre et la robe pourpre du moine-cardinal Schuster, archevêque de Milan . Après moult conciliabules, ce dernier tentera vainement de raisonner Mussolini afin qu’il accepte la reddition sans conditions que réclament à son endroit la cour de justice internationale et les Alliés. Ne pouvant que constater son désarroi moral, son éminence commentera sarcastiquement: « Voici l’homme qui se prenait pour un nouveau César, un guide du peuple, un Dieu. »
Finies les fanfaronnades et les bouffonneries histrioniques où il galvanise les foules subjuguées par ses harangues dans sa pose habituelle de tribun droit dans ses bottes, caracolant, port de tête en arrière rehaussée du fez et torse bombé; prononçant ses rodomontades enflammées dont il était coutumier. Mussolini est désormais tombé en disgrâce. Il n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été : un poltron pathétique qui tergiverse, tourne en rond, se cabre et se rétracte. Le dictateur déchu se remémore ces moments de gloriole en flash-backs durant sa captivité.

Rod Steiger épouse au plus près les expressions faciales de l’homme désormais « le plus détesté », de son propre aveu, de la péninsule dans un mimétisme époustouflant. On le découvre abattu et apathique tout du long, les traits creusés par une dégradation de son état physique. La caractérisation finit par se confondre mimétiquement et continument avec la bande d’actualité d’archive au détour d’une projection d’une visite faite à Hitler en présence de son état-major. L’acteur prolonge le cabotinage et la moue de réprobation dédaigneuse crispée de sa mâchoire proéminente, caractéristique du vieux lion défait qu’il « porte littéralement sur lui ».
Mussolini ne quitte pour ainsi dire jamais une sacoche qui renferme sa correspondance avec Winston Churchill. Le tyran fantoche caresse le secret et vain espoir qu’il pourra toujours monnayer sa survie et que l’Angleterre soutiendra sa requête d’asile politique dans l’idée qu’il mettra un point d’honneur à stopper la progression du bolchévisme et son avatar : le communisme. Une thèse controversée accréditerait le fait que Mussolini aurait été exécuté par des agents secrets de l’Intelligence Service mandatés pour l’empêcher de révéler que Churchill lui aurait offert une paix séparée. Lizzani fait converger ces hypothèses dans son souci de véracité et d’authenticité.
La troublante conjonction dans le temps du passage par les armes expéditif de Mussolini et Clara Petacci et du suicide quasi wagnérien dans son déroulement d’Hitler et Eva Braun dans leur bunker à Berlin le 30 juillet 1945, seulement deux jours après, ne lasse pas d’interroger sur leur relation de cause à effets. L’exécution sommaire de Mussolini et sa maîtresse aura-t-elle eu une incidence directe sur la décision du Führer d’attenter à ses jours et ceux de sa compagne ? L’Histoire aura tranché qui a toujours le dernier mot.
Refus de tout sensationnalisme exhibitionniste au profit d’une vérité documentaire objective
En lieu et place des documents filmés d’une violence inouïe de la mutilation des dépouilles en place publique à Milan le 28 juillet 1945, Lizzani choisit sobrement de laisser défiler au générique de fin les noms des différents signataires de l’exécution et d’occulter la fin particulièrement ignominieuse réservée au despote et sa clique. L’exposition par les pieds des cadavres de Mussolini, sa maîtresse Clara Petacci et quelques hauts dignitaires fascistes, symbole fort, déclenchera un assouvissement de haine démonstrative attisée par la vindicte populaire d’une foule amassée en nombre Piazza Loretto.
Les partisans communistes résistants voulaient éliminer Mussolini en « coiffant tout le monde au poteau » (d’exécution si l’on peut dire). Tant les Alliés que l’Intelligence Service mandatée par Winston Churchill parce qu’ils voulaient surtout empêcher que la capture du « duce » soit l’objet de récupération pour en faire un martyr.
Qu’advînt-t-il du cadavre méconnaissable et quasiment réduit en charpie par la foule remontée ? Il fut exhumé d’une fosse commune et conservé un temps au secret dans un monastère bénédictin afin de le préserver des outrages profanateurs. In fine, il réintégra le caveau familial à Predappio, sa ville natale.
En 1963, Carlo Lizzani réalisa Le procès de Vérone qui reconstitue, avec cette même ferveur de vouloir restaurer la vérité factuelle, une autre trajectoire de mise à mort: celle du comte Galeazzo Ciano, gendre du duce, ancien ministre de la propagande et ministre des affaires étrangères, rallié au fascisme dès la marche sur Rome et signataire du Pacte d’Acier avec l’Allemagne en 1939. En dépit des supplications de sa fille Edda Mussolini Ciano, le dictateur ne leva pas le petit doigt pour dédouaner son beau-fils par esprit de revanchisme; prétextant qu’il ne pouvait aller à l’encontre de la volonté de droit divin monarchique. Les descendants de la famille Mussolini tentèrent vainement d’interdire le film à sa sortie.
La saga mouvementée de la capture de Mussolini et son exécution rocambolesque nécessitent d’ être resituées dans le contexte du débat italien de l’époque sur le fascisme. La fiction de Lizzani tournée sur les lieux mêmes de l’odyssée recrée au plus près les événements tragiques avec tout l’effort d’objectivité requis. Un regain de nationalisme exacerbé se fit sentir à l’époque en Italie. L’élément déclencheur qui défraya la chronique et marqua le début des années de plomb se cristallisa dans l’attentat néo-fasciste de la piazza Fontana à Milan en 1969 qui fit 16 morts et de nombreux blessés. On sait depuis ce qu’il en a résulté avec la résurgence et la normalisation d’une extrême droite aux portes du pouvoir dans les années 90: Berlusconi, Renzi, Matteo Salvini et enfin Giorgia Meloni à la présidence du conseil et son parti Fratelli Italia.
Quatre-vingt années se sont écoulées depuis cette brusque condensation temporelle où un despote caricatural, figure messianique révolutionnaire se réclamant d’une idéologie mortifère, précipita la dévastation de la nation italienne sans finir pour autant dans les poubelles de l’Histoire. Cette Histoire dont l’historien et homme politique Thucydide, quelque 400 ans avant Jésus Christ, prédisait déjà – sans la renvoyer aux calendes grecques – qu’elle serait « un perpétuel recommencement ». Aujourd’hui, force est de constater que les idées populistes font à nouveau florès confortées par une adhésion populaire de plus en plus manifestement ancrée sur le vieux continent européen.
On doit cette ressortie dans sa nouvelle numérisation 4K jumelée en salles et blu-ray de « Les derniers jours de Mussolini » au distributeur Carlotta.
*NDLR: cette chronique a été dûment élaborée et documentée par un rédacteur sans l’assistance de l’IA ou d’un quelconque algorithme.




