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Le Reptile

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Grinçant, « Le Reptile » prend à contre-pied le genre et Mankiewicz s’amuse à surprendre ses spectateurs. Juste manque la folie.

Sa mélodie tranquille berce sans aucun doute plus qu’elle ne le devrait Le Reptile. Le cynisme, la misanthropie du récit de Paris Pitman Jr. (Kirk Douglas), enfermé dans une prison et rêvant par tous les moyens de s’échapper pour aller retrouver le demi-million de dollars caché à l’extérieur, laisse espérer beaucoup plus que ce que nous offre au final Joseph L. Mankiewicz. Unique western du réalisateur, et avant-dernier film, le genre n’y a que peu d’importance et ce qui l’intéresse, de la première à la dernière seconde, ce sont ses personnages. Soignés, toujours au centre du cadre, leur récit laissera pourtant au terme de ce film un arrière goût d’inachevé.

L’ouverture du Reptile est toutefois en tout point remarquable. Une femme noire, la quarantaine, au service d’une famille aisée, se prépare en cuisine. Le visage fermé, grave, elle attache avec beaucoup de soin un foulard dans ses cheveux. La précision de ses mouvements, l’attention tout particulière avec laquelle elle s’apprête, ressemble en tout point à celle d’un comédien se concentrant avant son entrée en scène. Une fois prête, le plat qu’elle vient de cuisiner dans les mains, elle rentre alors dans le salon où toute la famille est attablée. Son visage a changé. Joyeuse, affichant un large sourire, parlant avec l’accent afro-américain le plus caricaturale possible, cette femme marquée par la vie joue, comme tous les soirs, son rôle. Le rôle de la servante exploitée mais heureuse de servir ses patrons blancs. Battue mais contente. Quand Paris Pitman Jr. fait irruption dans ce salon pour voler le maître de maison, elle ne bouge pas le petit doigt. Là n’est pas son rôle.

 

A la suite de sa première scène, tout dans Le Reptile s’articulera autour de cette recherche de vérité. Déterminer le vrai du faux, la comédie, le potache, de la sincérité. Des faux faiseurs de miracles à Paris Pitman Jr. lui-même, les personnages de Mankiewicz se mettent tous en scène. Soit pour se protéger, soit pour arriver là où ils le souhaitent. Tout n’est qu’apparence, mise en abîme. Le héros mythique de western, mauvais garçon au bon cœur, n’existe plus. A l’heure où Sergio Leone l’année précédente, dans tout son baroque, a donné sa version définitive du western spaghetti avec Il était une fois dans l’Ouest, à l’heure où le genre s’écroule petit à petit, Mankiewicz donne sa propre vision de ces figures américaines. Sans grands espaces, sans conflit majeur, Le Reptile se jouera de ces figures. Se déroulant essentiellement dans le camp pénitentiaire où se trouvent enfermés ses personnages, le film ne regarde à aucun moment derrière ces murs, pour mieux se concentrer sur la vie autarcique de ses détenus. De très belles scènes, burlesques, illuminent alors l’écran. La baignade des prisonniers organisée par le chef du camp Woodward Lopeman (Henry Fonda), qui se laveront, certains pour la première fois ; la relation complice entre Paris Pitman Jr. et ce chef de camp, pourtant si différent de lui. Enfermés, ses personnages deviennent compagnons, amis. Ce qui les relie entre eux, articulé dans une certaine routine quotidienne, permet à Mankiewicz d’enchaîner nombre de vignettes légères, amusantes, très loin de ce qui se joue réellement à l’écran. On oublie les peines de dix ans de prison, les jeunes hommes attendant d’être pendus. On pense à autre chose et eux aussi.
Confortable, la prison, la mise en scène de l’espace a cela de cotonneux qu’elle influe sur le rythme même du film. Le but ultime de Paris Pitman Jr. mais également climax attendu du film, l’évasion de ces murs, cesse alors après plus d’une heure de film de réellement nous concerner. En effet, en détournant les figures du western (amitié virile factice, trahisons, bordels explicites…), si Mankiewicz donne une version grinçante du genre, misanthropique au possible et ne faisant guère cas de l’humanité, son cynisme ne prend que rarement forme dans le cœur même du film et reste toujours en filigrane, inoffensif. Ce plaisir de cinéaste détournant en surface certaines conventions, n’est en vérité que très peu partagé par le spectateur. Manque une folie qui nous emmènerait avec ces figures malmenées ; qui nous pousserait à les suivre. Le traitement réservé à Paris Pitman Jr., anti-héros jouissif, sonne alors comme l’échec de Mankiewicz qui, libéré des codes, n’arrivera pourtant pas à échapper dans la scène finale, au conventionnalisme le plus étonnant. Si le bon chef de camp devient mauvais dans un ultime plan, il aura avant cela marché sur le corps de Paris Pitman Jr. , Bad guy incapable de survivre à ses méfaits. L’homme juste n’existe plus, l’individualisme prend le pas sur une patrie qui, zebrée de toutes parts par des lignes de chemins de fer, rentre dans un nouveau siècle. Mais au rythme tranquille d’un vieux cheval fatigué. Au trot. Malgré les apparences, à l’Ouest, rien de nouveau.

Titre original : There Was a Crooked Man

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Durée : 125 mn


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