Do Not Disturb

Article écrit par

En adaptant trop fidèlement l’indépendant « Humpday », Yvan Attal s’enferre et ne sort pas grandi d’une expérience pseudo homosexuelle ratée. Le spectateur non plus.

Une fois n’est pas coutume, le cinéma français offre un remake d’un film américain. Il faut dire que le film, qui a inspiré un producteur d’UGC qui l’a ensuite proposé à Yvan Attal, n’est quand même pas un blockbuster, mais un petit film indé de Lynn Shelton sorti il y a environ trois ans dans une indifférence quasi générale, sauf de la presse, qui lui réserva un accueil critique assez étonnamment bienveillant, même de la part du très sévère Télérama. Il porte le nom de Humpday, ce qui littéralement veut dire « Jour de baise ». Heureusement, malgré une beaufitude qu’on soupçonnait en lui mais qui, ici, éclate au grand jour, Yvan Attal ou ses chers conseillers de chez UGC n’ont pas franchi le pas et l’ont baptisé modestement d’une jolie périphrase anglaise : Do Not Disturb, ce qui est quand même plus élégant, bien que très équivoque. Bref, de quoi s’agit-il ?

Quelque vingt ans après, Sexe, mensonges et vidéo (Steven Soderbergh, 1989) fait encore des émules, en l’occurrence une femme, Lynn Shelton, qui, on ne sait pour quelle raison, s’est mis en tête de réaliser un film sur deux hommes hétérosexuels qui, un soir de beuverie, se mettent au défi de réaliser et d’interpréter eux-mêmes un film porno homo. Nos deux acolytes un peu niais, il faut le dire, et pas sexy pour deux sous, vont se mettre au travail sous le regard courroucé de la femme de l’un d’entre eux. Il faut savoir que ces deux potes s’étaient perdus de vue et se retrouvent par hasard lorsque l’un d’eux, le baroudeur, arrive à l’improviste pour bouleverser la vie d’un couple en cocooning qui tente d’avoir un bébé (jolie, la scène d’introduction en levrette, très bon goût !).

Même scénario pour les deux films, à la virgule près, sauf qu’Yvan Attal a décidé d’en rajouter une couche dans la vulgarité. Déjà que le film original est assez gratiné, on se demande comment il a pu se débrouiller pour faire pire. Eh bien, c’est facile : en rajoutant un peu plus de clichés sur l’amour, le sexe, les femmes et l’homosexualité. En effet, petite dérive par rapport au scénario original, et sans doute parce qu’il trouvait que ça ne faisait pas assez vulgos branché côté germanopratin, Yvan Attal dresse en parallèle le portrait d’un couple de lesbiennes pas piqué des hannetons interprété par une Asia Argento encore plus pouffiasse que d’habitude et la pauvre Charlotte Gainsbourg, en mère de famille tatouée, qui aspire son lait pour son nourrisson et s’affuble le soir d’un godemichet ceinture rose fluo pour dominer sa partenaire. Une telle imagination, sortie tout droit des « Nouveaux Beaufs » de Cabu dans Le Canard Enchaîné, ça ne s’invente pas et Yvan Attal aurait voulu se venger ou se saborder qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

 

Dans le couple hétéro, c’est guère mieux dans le genre : Lætitia Casta campe le rôle de l’épouse d’Yvan Attal qui ne se doute de rien, mais se promène quand même les fesses à l’air comme pour exciter le pote de son mari, débarqué du Mexique, avec son air complètement ahuri. Autant dire que les femmes n’ont pas le meilleur rôle, et semblent encore assurer l’excitation plus qu’autre chose. Pourtant, ne soyons pas trop méchant car, côté mecs, point de salut non plus. Les deux apprentis sodomites, interprétés par Yvan Attal lui-même et François Cluzet échappé d’Intouchables (Éric Toledano et Olivier Nakache, 2011) avec une barbe de 15 jours qui lui va mal, sont deux blaireaux mal dégrossis qui vont tenter de faire un film porno arty avec un caméscope à deux balles. Ce qui est déjà une gageure ou une belle pique envers le cinéma expérimental. En effet, là où la réalisatrice américaine avait plus ou moins réussi à instaurer de la distance (avec en plus deux acteurs plus jeunes et plus agréables à regarder) dans la mise en scène, ici la dernière séquence patauge dans la vulgarité limite franchouillarde.

On en vient à se demander comment le réalisateur va se sortir de cette mauvaise passe, quitter la chambre d’hôtel et finir son film inutile. Ce n’est pas grave, ça n’en fait qu’un de plus. La seule question restant en suspens, c’est pourquoi Yvan Attal arbore à la fin du film un vieux T-shirt délavé et beigeasse, acheté sans doute chez Emmaüs, sur lequel on peut lire (en italien) le superbe et célèbre aphorisme de Friedrich Nietzsche : « Il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse » ? Comprenne qui voudra.
 

Titre original : Do Not Disturb

Réalisateur :

Acteurs : , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 98 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..