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Derniers Chrysanthèmes

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« Derniers chrysanthèmes » fait implicitement allusion à la floraison tardive dans son épanouissement qui se fane avec le temps selon un processus irréversible d’étiolement. La métaphore porte ici sur une communauté d’anciennes geishas qui ne sont plus dans “la fleur de l’âge”; ravivant leurs nostalgies dans le Tokyo désenchanté d’après-guerre. Aperçu…

Il y a une beauté des choses déchues” (Fumiko Hayashi tiré de “Nuages flottants”)

D’anciennes geishas à la dérive tenues en lisière par l’argent

Usurière et marchande de sommeil, Okin (Sugimura Haruko) est inspirée par la seule considération du gain. Elle a fait table rase de ses attaches sentimentales pour mieux amasser et prospérer dans le contexte de modernisation du Japon. Femme libérée avant la lettre, elle ne s’embarrasse pas de préjugés et collecte inlassablement les intérêts de
ses prêts tout en fructifiant les placements immobiliers qu’elle réalise par ailleurs.

Nobu, Tamae et Otimi, ses anciennes collègues geishas, contrepoints tragi-comiques, ont pathétiquement raté leurs reconversions. Elles vivotent misérablement dans des occupations subalternes et tirent le diable par la queue. Tamae et Otimi sont sur le point de marier leur progéniture respective qui n’éprouve que peu de gratitude à leur égard. De guerre lasse, elles remâchent interminablement leur amertume et leur ressentiment tandis que Okin, imperméable à leurs affres, leur rend tour à tour visite pour récolter les termes dans une quête mercenaire.

L’imagerie narusienne est très économe de moyens. Sa préoccupation, quasi anthropologique et en tout cas sociologique, porte sur la connaissance intime de la femme japonaise ordinaire et son évolution dans le temps. Depuis les années 30, il n’a de cesse de dépeindre l’existence falotte et étriquée de ces anti-héroïnes emplies de force morale mais meurtries par les revers de fortune et tenues en lisière par la question d’argent sur fond de déchéance infamante d’une guerre perdue et de décimation de l’économie nippone.

 


Ces femmes de plaisir ont abdiqué leurs désirs…

Le cinéaste de Nuages épars se garde d’un quelconque jugement de valeur et pose un diagnostic tout en retenue sur l’accumulation d’échecs mineurs mais cuisants de ces femmes de plaisir qui ont abdiqué leurs désirs. Il s’attache à l’écume des choses, aux insignifiances qui jalonnent un quotidien balisé. Ses chroniques douces-amères, émaillées de conversations aigre-douces sont un instantané d’une société en déréliction et en mal de repères et dont
les valeurs traditionnelles se révèlent obsolètes. Il autopsie une société patriarcale par son maillon faible, la femme.

Mikio Naruse condense librement quatre nouvelles de Fumiko Hayashi, son écrivaine fétiche, chantre du combat d’autodétermination de ces femmes japonaises issues de milieux défavorisés et dont les destins individuels se voient bouleversés par la guerre. Elle deviendra l’auteure du XXème siècle la plus lue au Japon. Le défaitisme et le pessimisme inhérents au cinéaste reflètent en miroir la période de récession économique qui frappe encore plus durement la gente féminine fragilisée par un climat paternaliste,,séquelle du régime militariste longtemps en place.

L’argent, “nerf de l’après-guerre”, contamine tout sur son passage

Les relations de voisinage sont définies de façon univoque par la circulation de l’argent qui déteint sur les comportements des uns et des autres. A l’instar du Père Goriot d’ Honoré de Balzac,la réputation de pingrerie et de cupidité d’Okin fait tache d’huile et vient alimenter la rumeur répandue par le groupe et ainsi réfracter sa mesquinerie par autant de petites susceptibilités et de rancunes tenaces.

Okin est entièrement assimilée à sa fonction-pivot de prêteuse dans un cercle vicieux et non vertueux des relations humaines. Le microcosme de ces petites gens gravitant autour d’elle l’a assimilée dans le paysage urbain comme un rouage essentiel de l’économie de proximité ; éclipsant par là même sa sexualité.

L’argent est ici le nerf de l’après-guerre qui pervertit tout échange sur son passage tant il fait défaut. L’émancipation d’Okin par l’amassement de l’argent est une pure abstraction parce qu’il ne contribue pas à faire son bonheur. Tout juste lui permet-il de mener son monde mais prévoyance n’est pas clairvoyance et, parée de tous les atours de la
séduction, elle teste les sentiments de son ex et de son amour de jeunesse (Uehara Ken) à l’aune de ses gains pour choisir, en désespoir de cause, de ne pas enterrer la vie de vieille fille qu’elle s’est forgée en consolation. Son renoncement aux hommes est à la mesure de son intéressement à l’argent. Sa réussite sociale de femme moderne est un leurre qui ne lui octroie que l’estime de soi. Ainsi brûle-t-elle en effigie le portrait de son béguin et l’éconduit-elle sans égards de la même façon que l’ex qui l’a autrefois entraîné dans une passion consumante.

Étrangement, les hommes représentés dans A l’approche de l’Automne sont dépourvus du moindre caractère viril, émasculés et sous domination féminine comme si Naruse se pliait à la logique interne de son récit. Taraudés par leurs souvenirs de jeunesse, les anciennes geishas brûlent du désir ardent de renouer avec leur passé sans être dupes un seul instant du misérabilisme de leur condition.

 


Le “Monroe walk”, ce déhanchement de la dernière outrance

Naruse ne peut être accusé de fantasmes matriarcaux d’inversion féminine lorsqu’il dépeint en demi-teinte des femmes certes toujours victimes mais qui ont gagné en indépendance pour se libérer du joug de l’homme et lutter pour leur survie. Il documente ce point de bascule où la femme japonaise est à un tournant alternatif, symptomatique du système hiérarchique japonais, là où sa place était étroitement circonscrite à des taches d’asservissement et de soumission.

La subjectivité féminine est prise en compte dans la culture métropolitaine duTokyo d’après-guerre. La promesse de démocratie semble avoir récompensé Okin mais au sacrifice de sa sexualité. L’attachement viscéral du cinéaste au mode de vie traditionnel de ces anciennes geishas n’exclut pas leur intégration dans la vie moderne.

Pour ce réalisateur de soap-opéras aux embruns sentimentaux ancré dans la tradition et qui rejette tout sentimentalisme, la modernité est une régression. Elle confère certes de nouveaux droits aux femmes nippones et l’illusion d’une autonomie mais, pour l’essentiel , ces femmes n’éprouvent pas le bonheur escompté et sont résignées à leur sort dans un fatalisme de leur condition anachronique d’anciennes icônes vieillissantes.

Sous l’influence grandissante de la vogue d’américanisation, deux styles de vie se côtoient. Nos geishas d’antan lorgnent avec nostalgie la jeune génération qui singe grotesquement le “Monroe walk”, le déhanchement de la dernière mode et de la dernière outrance.

Deux ans plus tard, Mikio Naruse réalisera une étude de moeurs sur le statut voué à l’extinction des geishas traditionnelles, icônes vieillissantes, dans Au gré du courant sommées de s’adapter au diktat de la modernité.

Derniers Chrysanthèmes est distribué en salles par Les Acacias en version restaurée 4K en même temps que A l’approche de l’automne.

Titre original : Bangiku

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