Que ce soit dans le monde de l’animation avec Carl Fredricksen dans Là-haut ou dans le monde réel avec Walt Kowalski dans Gran Torino, quand on imagine une personne âgée au cinéma, on peut penser à quelqu’un de misanthrope, d’aigri et en même temps de sympathique. On pense à celui ou celle qui s’est isolée du monde et de la vie pour se murer dans le silence, la nostalgie et le regret. Ce portrait est le premier qui nous vient à l’esprit dès les premières minutes du nouveau long-métrage de Paolo Virzì, Cinque secondi, dans lequel le directeur d’un prestigieux cabinet d’avocats, retiré dans la campagne italienne, fait la rencontre d’une communauté de jeunes diplômés qui souhaitent reprendre en main les vignobles voisins, laissés à l’abandon. Peu enclin au départ à partager son cadre de vie avec cette jeunesse dont il se sent détaché, il finit par s’en rapprocher et à devenir la figure paternelle d’un groupe qui n’est pas sans lui rappeler celui qu’il a perdu et pour lequel il doit aujourd’hui répondre de ses actes.

Dès lors, le film pose la fameuse question : quel évènement a bien pu transformer la vie d’Adriano (Valerio Mastandrea), lui qui avait tout ce qu’un homme peut espérer (un travail lucratif, des amis fidèles et des enfants aimants) ? Comme souvent avec les personnages de misanthropes, la réponse tarde à venir car elle est dispersée en plusieurs morceaux (ou scènes) que le spectateur apprend à regrouper et à classer dans le bon ordre. Cette mise en scène, qui n’a pourtant rien de révolutionnaire, est parfaitement appliquée ici en raison du bagage émotionnel intense que porte Adriano et qui l’a conduit à choisir la solitude comme règle de vie. Autour de lui, gravitent plusieurs figures féminines qui, tout au long du film, vont le soutenir, le confronter et revenir le hanter : durant quelques jours, trois périodes de sa vie, symbolisées par ces femmes, vont cohabiter avec lui pour lui permettre de faire la paix avec son passé et d’aller de l’avant. Mais avant cela, il doit subir le souvenir de l’épisode traumatique à l’origine de son isolement.
Car de toutes les femmes qui composent la vie d’Adriano, il y en a une qui n’a cessé d’occuper la place d’honneur : sa fille, Elena (Caterina Rugghia). Jeune handicapée, son père s’obstine à lui offrir une vie remplie de joie et de surprises, là où sa mère (Ilaria Spada) préférerait qu’elle économise ses forces pour affronter au mieux cette épreuve. Malgré ses bonnes intentions, la volonté d’Adriano d’éviter à sa fille de sombrer dans la dépression sera également la cause du drame au cœur du film : ainsi, le bref instant qui constitue le titre du long-métrage (cinque secondi = cinq secondes) s’étire sur un long moment, caractéristique de la prise de conscience tardive du personnage et de l’échec de sa promesse. Une épreuve douloureuse qui le rattrape des années plus tard quand sa femme l’attaque en justice, elle qui le considère comme seul responsable du drame à l’origine de l’implosion de leur famille.

Désormais reclus comme un vieux bourru dans sa « maison de campagne », il retrouve son côté paternel au contact de ces jeunes diplômés, en particulier de Matilde (Galatéa Bellugi), dont la forte personnalité n’est pas sans rappeler celle de l’ancien avocat. Farouchement attachée à son indépendance, elle ne se laisse imposer aucun schéma de vie : malgré l’avancement de sa grossesse, elle refuse d’accoucher ailleurs, préférant la nature et ses vignes fraîchement restaurées à un lit d’hôpital. Entre les deux protagonistes, se crée progressivement une relation « de substitution » où chacun vient remplacer le membre qui lui manque, ce qui inclut son lot de moments de disputes mais aussi de rapprochements. Au final, libéré du fantôme de son passé, Adriano parvient à sortir de son isolement pour aider son prochain à réussir ce que lui n’a pu accomplir autrefois. Et c’est là que réside toute la beauté du film.





