Amrum

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Aux confins occidentaux de l’Allemagne, sur une petite île frisonne perdue où la nature flamboie au printemps 1945, Fatih Akin filme l’agonie du IIIe Reich et la prise de conscience d’un jeune garçon : lui qui vient de Hambourg, il se rend compte qu’il n’est qu’un étranger pour les habitants de l’île et que la propagande à laquelle il a été soumis (de la part de ses parents nazis entre autre) n’était que mensonge. Violence et beauté du monde cohabitent dans un film infiniment poétique.

Violence et poésie dans une île du Nord allemand au printemps 1945

Une enfance allemande : île d’Amrum 1945 (titre allemand Amrum), dernier film (2025) du réalisateur Fatih Akin (né à Hambourg en 1973 dans une famille d’immigrés turcs), a permis à ce dernier de renouer avec le succès, puisqu’accueilli dans l’ensemble favorablement par la critique, il a été sélectionné dans la section Cannes Première (hors compétition) lors du dernier Festival de Cannes. C’est effectivement un beau film, dénué de pathos et très poétique[1].

Il est pourtant basé sur un étonnant contraste, entre la beauté du cadre naturel, et une double tragédie: historique et familiale.

D’un côté il montre l’agonie d’un régime abject, le IIIe Reich, dont le caractère totalitaire et répressif n’est pas escamoté. Le jeune héros, Nanning Hagener (12 ans), est membre des Jeunesses hitlériennes, et plusieurs de ses parents – dont son père Wilhelm, théoricien du racisme[2], ou sa mère Hille (Laura Tonke), ou son « oncle » Onno chef de la section locale du NSDAP – sont nazis ; un autre oncle, Théo, a dû émigrer en Amérique en laissant sur place sa fiancée juive : Ruth, qu’il ne pouvait épouser selon les lois raciales (elle fut déportée et assassinée dans un camp). Un climat de peur règne au début sur l’île, où la délation peut mener directement devant le tribunal militaire pour propos défaitistes[3] (alors qu’on est fin avril/début mai 1945, que l’Armée Rouge va s’emparer de Berlin et que le suicide d’Hitler dans son bunker, le 30 avril, est imminent : on en entend l’annonce à la radio dans le film).

D’un autre côté, les personnages évoluent dans un cadre paradisiaque (et presque hors du temps). Amrum[4] est une des îles de la Frise du Nord (dans le Land du Schleswig-Holstein, à une trentaine de km au Nord-Ouest d’Hambourg) ; c’est une sorte de Finistère allemand, où alors on envoyait ceux qui, en Prusse orientale et en Silésie, avaient dû fuir devant l’avancée des Soviétiques. Avec environ 12 km de long et 3 km de large, Amrum est située à 22 km du continent : c’est un milieu naturel aujourd’hui protégé (mais aussi envahi désormais par les touristes, comme sa voisine Sylt), et une escale chaque année pour des millions d’oiseaux migrateurs attirés par ses plages et ses dunes, ses marais littoraux. Avec son photographe Karl Walter Lindenlaub, Fatih Akin a su magnifiquement traduire la beauté de l’endroit, son calme surtout, même si l’on voit parfois dans le ciel des escadrilles de bombardiers alliés qui vont détruire ce qui reste debout sur le continent voisin (un gouvernement nazi va subsister jusqu’au 23 mai à Flensburg, sous la direction de l’amiral Dönitz), et si l’on trouve parfois (comme cela arrive au jeune Nanning) un cadavre décomposé de soldat, échoué sur la grève. C’est un film presque contemplatif, avec beaucoup de silence, avec le vent et le cri des mouettes ou des oies qui viennent nicher dans l’île (on est au printemps). À côté des humains est filmée avec précision toute une faune extraordinairement riche (abeilles, coccinelles, lapins, phoques, etc.), notamment sur l’estran marécageux régulièrement envahi par les marées (le Watt en allemand, littéralement le « sable mouillé ») : on y voit (et on y entend) le grouillement des petits animaux marins (vers, crabes, bigorneaux, moules, etc.) qui s’enfouissent dans le sable quand la mer se retire (mais la mer peut remonter très vite, et engloutir les promeneurs imprudents).

 

Pour conserver cependant au film sa gravité (et ne pas sombrer dans la carte postale), Karl Walter Lindenlaub a choisi des teintes froides, surtout bleues ; la tension qui règne sur l’île en ces derniers jours du nazisme s’exprime à travers les variations du ciel (tantôt limpide, tantôt nuageux et menaçant), qui domine des plages désertes et les maigres champs (sur Amrum, en dehors de la pêche, les possibilités agricoles sont minces : le jeune héros, Nanning, va chercher désespérément pour sa mère de la farine, du beurre et du miel, de quoi confectionner en ces temps de famine quelques tartines[5]). On ressent grâce à la sobriété du travail sur le son de Joern Martens l’atmosphère très particulière qui règne à ce moment dans ce bout du monde où le temps semble comme suspendu, et la musique de Stefan « Hainbach » Götsch, discrète et inspirée, renforce un sentiment d’oppression particulièrement pesant.

Amrum a eu un passé baleinier : chez Nanning, des os de baleine qui se rejoignent en arc à l’entrée de la maison familiale donnent (si besoin en était) un surcroît d’étrangeté au village[6]  où se déroule l’action. Dans la bibliothèque, à côté des écrits nazis de son père Nanning trouve un exemplaire du roman d’Herman Melville Moby Dick, qu’il prête à son fidèle et seul ami Hermann (Kian Köppke). Ce n’est pas un hasard : le capitaine Achab (dont Moby Dick, une baleine blanche, a dévoré une jambe) est comparé par Hermann à Hitler lui-même. En effet la quête fanatique d’Achab, capitaine monomaniaque du baleinier Pequod, entraîne dans sa ruine tout l’équipage du bateau (sauf le narrateur Ismaël), comme Hitler a entraîné par son fanatisme impie l’Allemagne à sa ruine complète.

Tous les habitants d’Amrum ne sont pourtant pas des nazis. Plusieurs (tel l’oncle Théo) sont allés aux États-Unis (New-York), à la suite des centaines de milliers d’Allemands qui ont émigré vers le « Nouveau Monde », depuis Hambourg toute proche, sur les paquebots de la compagnie HAPAG. Nanning parle avec plusieurs de ces opposants silencieux : Grandpa Arjan (Lars Jessen) qui continue en secret à écouter la radio américaine (c’était bien sûr strictement interdit par le régime), car son fils sert dans l’armée américaine ; ou Sam Gangsters (Detlev Buck) qui lui révèle un terrible secret de famille (comment les parents de l’enfant ne sont pas intervenus pour sauver la fiancée juive d’oncle Théo) ! Et à la fin du film, l’annonce de la capitulation allemande sans condition est joyeusement fêtée par cette partie de la population de l’île.

On sait que le thème de l’exil est récurrent dans les films de Fatih Akin (fils d’immigré turcs). Il intervient ici comme une sorte de fil rouge. Nanning et ses parents (originaires d’Amrum) ne sont revenus sur l’île qu’après la destruction par les bombardements alliés de leur résidence à Hambourg, où ils étaient partis s’établir : et sur place Nanning, qui ne parle pas le dialecte local, est considéré par la plupart des autres enfants comme un étranger (on serait presque tenté de dire « un bougnoule »). Idem pour tous ces Allemands réfugiés de Prusse orientale ou de Silésie que les habitants ont été contraints par le régime d’accueillir, mais qu’ils surnomment les « Pollaks » et laissent coucher à la belle étoile dans les dunes sans aucunement se préoccuper d’eux (seul Nanning intervient pour sauver un homme de la noyade sur le Watt : à la fin du film, reconnaissante, la jeune compagne de cet homme lui remettra en cadeau son collier avec une perle d’ambre de la Baltique, déclenchant le seul et unique sourire sur le visage de Nanning de tout le film.

Comme le titre l’indique en français (Une enfance allemande : Amrum 1945), il s’agit aussi ici d’un récit initiatique : celui d’un enfant contraint de devenir très tôt un homme, en faisant son propre chemin tout seul (loin de la folie de ses parents nazis), en rejetant la propagande obscène du IIIe Reich (à laquelle, séduit au départ, peut-être, par l’uniforme, il a d’abord cru) pour se tourner vers la vérité. Sur ce plan on peut dire que le film de Fatih Akin atteint son but grâce à la remarquable interprétation du jeune Jasper Billerbeck, qui apporte au personnage de Nanning sans pathos la complexité et l’intensité dramatique requises, et une juste dose de candeur. L’adolescent aime en effet sa mère, Hille, qui pourtant le traite sans ménagement, l’obligeant à une quête insensée pour obtenir quelques tartines de pain blanc qu’elle méprise ensuite puisque son Führer adoré est mort ; elle refuse à Nanning le réconfort de son amour quand, en larmes, à la fin il est sur le point de s’effondrer : un homme, cela ne pleure pas, trouve-t-elle seulement à lui dire ; elle persiste malgré la chute du régime à se comporter en « reine » à laquelle les « péquenots » du coin devraient toujours obéir – puisqu’elle était l’épouse d’un haut cadre du parti nazi ; et, quand on ne lui cède pas – comme le boucher auquel elle demande de la viande – elle n’hésite pas à voler ! Manifestement Hille (comme Wilhelm son mari, dont on entend seulement la voix en off) n’ont comme de nombreux Allemandes et Allemands de l’époque rien compris, rien appris. Il faudra une nouvelle génération pour que la lumière se fasse dans les esprits, au sein de la société allemande. Dans un rêve Nanning se voit rencontrer le fameux « oncle Théo », et celui-ci lui affirme qu’il n’est pas responsable des crimes de ses parents: mais ces crimes ont bien été commis, et il faudra désormais à l’Allemagne vivre avec ce passé…

Nanning, rejeté par les autres enfants d’Amrum (lui qui pensait « être d’ici » avoue-t-il à Hermann auquel il donne finalement le Moby Dick qu’il lui avait prêté), quitte à la fin l’île, pour ne plus y revenir : la maison – une résidence secondaire –  où il a vécu la fin de la guerre va être vendue, car il doit retrouver Hambourg pour y poursuivre ses études. Mais comme lui dit alors son ami : « Tu es plus d’ici que moi. Ceux qui sont vraiment d’ici finissent toujours par partir. » Où l’on retrouve les réflexions de Fatih Akin sur l’exil, l’identité et l’appartenance.

 

[1] Le scénario a été coécrit avec Hark Bohm (né en 1939), originaire de Hambourg, professeur émérite de cinéma, d’après les souvenirs d’enfance de ce dernier. Bohm avait initialement prévu de réaliser le film lui-même avant de laisser diriger Fatih Akin (on le voit qui apparaît à la fin, regardant la mer comme tourné vers son propre passé).

[2] En voix off celui-ci, à la fin du film, décrit sa captivité dans un camp géré par les Anglais : bien traité par eux, il semble ne se poser aucune question sur ses responsabilités criminelles.

[3] C’est le sort qui aurait dû attendre Tessa Bendixen (Diane Kruger), agricultrice qui donne un temps du travail à Nanning pour qu’il puisse nourrir sa famille.

[4] Amrum (20 km2) compte actuellement 2300 habitants.

[5] Le contexte se rappelle sans cesse à l’esprit du spectateur : le boulanger-pâtissier est un mutilé de guerre, qui a perdu son bras droit.

[6] Amrum compte en tout et pour tout trois villages : du Nord au Sud Norddorf, Nebel et Wittdün.

Sur le Watt au péril des marées

Titre original : Amrum

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Durée : 93 mn


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