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Mathieu Amalric / Clovis Cornillac : Mode d’emploi

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A l’heure où leurs carrières respectives au cinéma sont à leur apogée, regards croisés sur l’origine, l’état et l’horizon d’un épanouissement peu annoncé.

Mon premier se considère depuis toujours comme réalisateur, mais a tout de même à son actif, en quinze ans de carrière, près de 50 rôles au cinéma. Mon second, après de longues années consacrées au théâtre, s’est vu depuis cinq ans offrir un nombre impressionnant de plus ou moins « contre-emplois ». Mon tout forme peut-être le profil actuel de l’Acteur français au top, dans tous les cas des rares comédiens (avec peut-être Berléand et Kad Merad) pouvant se vanter d’avoir participé en une même année à plus de cinq long-métrages.

Amalric ne partait pourtant pas favori dans la course au cumul des rôles. Longtemps affilié essentiellement au jeune cinéma d’auteur français, ce récent quadra reste encore dans l’esprit de beaucoup de cinéphiles Paul Dédalus, le héros indécis du film culte d’Arnaud Desplechin : Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), 1995. Une gestuelle un peu précieuse, empruntée, une diction toute en scansions et en insistances syllabiques très littéraires… allure d’éternel étudiant au service des chorégraphies cérébrales et sentimentales d’un cinéaste dont progressivement le romanesque singulièrement parisien deviendra aussi référentiel que – pour certains – irritant…

Ce n’est pourtant qu’ en 2004, après leurs retrouvailles dans l’audacieux et polémique Rois et Reine que s’enclenchera ce que l’on pourrait nommer son envol : César du meilleur acteur en 2005 succédant à son Prix du meilleur espoir masculin de 1997, nouvelle notoriété qui amènera des cinéastes étrangers tels que Spielberg (Munich) ou Julian Schnabel (Le scaphandre et le papillon) à s’intéresser à lui… En attendant son rôle de méchant dans le prochain James Bond

Plus difficile, en revanche, de lier Clovis Cornillac à un auteur ou un type de cinéma bien défini. Ce presque quadra représente pour sa part quelque chose de plus rare dans le parcours des jeunes acteurs, donc d’assez phénoménal : la découverte soudaine du réel potentiel d’un acteur déjà très pro. Depuis François Berléand, qui lui ne fut reconnu qu’à la cinquantaine, très peu de comédiens se sont vus attirer l’attention des professionnels et du public de manière aussi subite. Près de 20 ans de carrière pour chacun avant d’être enfin envisagé comme davantage qu’un second rôle, un faire-valoir ou une silhouette d’arrière plan, beaucoup de métier et donc de maturité avant de recevoir enfin, comme ce fut donc le cas pour Cornillac, le César du « Meilleur second rôle », en 2005, pour la comédie Mensonges et trahisons (Laurent Tirad, 2004).

Si aujourd’hui les grosses productions telles qu’Astérix ou les Brigades du tigre voient sa présence comme premier rôle comme une évidence, force est de reconnaître que ce profil « héroïque » ne s’est dessiné qu’avec l’appui du fort succès d’une comédie « ado » telle que Brice de Nice.

Dans les deux cas, montée en puissance après consécration aux César, relief nouveau et effet de loupe inhérents bien sûr à une remise de prix… Autres exemples de pareille révélation : Kad Mérad, déjà cité, mais aussi la très jeune Sara Forestier, héroïne tchatcheuse de l’Esquive de Kechiche, et, ce qui étonne davantage vu la place qu’il avait pourtant prise antérieurement dans le cinéma français, François Cluzet, dont le film de Guillaume Canet a reboosté la carrière de jolie manière.

Mais il est connu que les prix ne font pas tout, et que nombre de comédiens ont au contraire connu de vraies béances dans leur parcours suite sans doute à un rôle trop « marquant », une prestation unique prenant sensiblement la dimension d’un cliché (Anne Parillaud, dévorée par la figure de Nikita; dans une autre mesure, Judith Henry – et non pas Godrèche – éternelle Discrète de Christian Vincent…). La chance de Cornillac et Amalric est peut-être, mais ce n’est qu’une supposition, d’avoir su faire leurs armes dans un secteur extérieur au seul métier d’ « acteur de cinéma » : Cornillac, fils de Myriam Boyer, s’est vu, suite à son premier film, Hors la loi (Robin Davis, 1984) immédiatement employé dans les pièces du metteur en scène Alain Françon (Edward II; La dame de chez Maxim’s… retrouvailles cette année pour l’adaptation de L’hôtel du libre-échange de Feydeau). Sans oublier l’illustre Mahâbharata de Peter Brook. Amalric a réalisé trois long-métrages, dont le beau Stade de Wimbledon, avec son ex-femme Jeanne Balibar, en 2002.

Tout ceci pour indiquer que leur nouvelle popularité ne se sépare pas d’une forme de détachement, d’un recul quant à l’idée de « réussite tardive » ou de « consécration » . Chacun prend, s’essaye aux divers emplois qui lui sont proposés, avec à n’en pas douter un grand sens du discernement (Cornillac ne manque pas d’indiquer qu’Astérix est surtout un film « pour » ses enfants; Amalric accepte James Bond un peu « parce que ça ne se refuse pas »). Très loin pourtant du profil de « jeune premier » seyant à Duris, Magimel ou Canet, trentenaires actifs et protéiformes, ces « nouvelles stars » du cinéma hexagonal ont pour elles d’être des corps uniques et passionnants, des caractères. Ce qui pouvait apparaître chez eux comme une « tare » ou un repoussoir (diction trop particulière chez chacun, allure de baroudeur pour l’un, de parisien dépressif pour l’autre) est quelque part devenu leur signature, leur empreinte.

Entre cinéma d’auteur pointu et tendant à l’universel (La question humaine, de Nicolas Klotz; Actrices de Valeria Bruni-Tedeschi) et grand cinéma populaire (Un secret, de Claude Miller)…

Entre tentatives de renouvellement du cinéma de genre à la française (Eden Log; Le Serpent...), participation à des entreprises d’actualisation de mythes préexistants (Astérix aux jeux Olympiques; Les chevaliers du ciel…) et retour aux exigences d’origine (le théâtre, Feydaux)… Amalric et Cornillac, mais ils ne sont pas les seuls, sont comme les indices d’un retour en force (après les grandes heures de Serrault ou Depardieu) de la « composition » au cinéma, d’un appétit nouveau pour la variété des emplois souvent revigorant.

Filmographie sélective de Mathieu Amalric acteur:

  • La sentinelle, Arnaud Desplechin (1992)
  • Le journal du séducteur, Danielle Dubroux (1995)
  • Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), Arnaud Desplechin (1996)
  • Dieu seul me voit, Bruno Podalydès (1998)
  • Alice et Martin, André Téchiné (1998)
  • Fin août, début septembre, Olivier Assayas (1998)
  • Trois ponts sur la rivière, Jean-Claude Biette (1999)
  • La brèche de Roland, Arnaud et Jean-Marie Larrieu (2000)
  • Un homme, un vrai, Arnaud et Jean-Marie Larrieu (2003)
  • Rois et Reine, Arnaud Desplechin (2004)
  • Munich, Steven Spielberg (2005)
  • Quand j’étais chanteur, Xavier Giannoli (2006)
  • La question humaine, Nicolas Klotz (2006)
  • Le grand appartement, Pascal Thomas (2006)
  • Le scaphandre et le papillon, Julian Schnabel (2006)
  • Actrices, Valéria Bruni-Tedeschi (2007)
  • L’histoire de Richard O, Damien Odoul (2007)
  • Un secret, Claude Miller (2007)
  • A venir: Un conte de Noël, d’Arnaud Desplechin; L’ennemi public n°1, de Jean-François Richet et Bond 22, de Marc Forster.

Filmographie cinéaste ( long et moyen-métrages):

  • Mange ta soupe (1997)
  • Le stade de Wimbledon (2001)
  • La chose publique (2003)

Filmographie sélective de Clovis Cornillac:

  • Hors la loi, Robin Davis (1984)
  • Les amoureux, Catherine Corsini (1993)
  • La mère Christian, Myriam Boyer (1998)
  • Karnaval, Thomas Vincent (1998)
  • Une affaire qui roule, Eric Véniard (2001)
  • Une affaire privée, Guillaume Nicloux (2001)
  • Vert paradis, Emmanuel Bourdieu (2002)
  • A la petite semaine, Sam Karmann (2003)
  • Malabar princess, Gilles Legrand (2004)
  • Mensonges et trahisons et plus si affinités, Laurent Tirard (2004)
  • Un long dimanche de fiançailles, Jean-Pierre Jeunet (2004)
  • Brice de Nice, James Huth (2005)
  • Les chevaliers du ciel, Gérard Pirès (2005)
  • Les brigades du Tigre, Jérome Cornuau (2006)
  • Poltergay, Eric Lavaine (2006)
  • Le serpent, Eric Barbier (2006)
  • Eden Log, Franck Vestiel (2007)
  • Astérix et Obélix aux jeux Olympiques, Frédéric Forestier et Thomas Langmann (2008)


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