Ce film de guerre britannique, sorti en pleine époque de décolonisation (en janvier 1964) et qui paraît vanter le courage d’une poignée de « tuniques rouges » (140 soldats) face à des guerriers zoulous bien plus nombreux (4000) lors d’une minuscule bataille (Rorke’s Drift) de la guerre anglo-zouloue de 1879 dans l’actuelle Afrique du sud (Natal), n’a rien à priori qui puisse attirer le spectateur français du début du XXIe siècle[1]. Pire : présenter sans la distance nécessaire la colonisation britannique, et de plus tourner ce film en 1963 dans une Afrique du sud meurtrie par le régime d’apartheid (les figurants zoulous ne furent pas payés, et le tournage surveillé de près par la police… pour éviter toute propagande « révolutionnaire » émancipatrice chez les zoulous) pourrait passer pour une grotesque provocation.
Certes.
Mais il est possible de voir les choses un peu différemment. D’abord en rappelant le passé d’homme plutôt de gauche et « progressiste » du réalisateur, Cyril R. Endfield (1914-1995, dit Cy Endfield), qui avait été mis sur la « liste noire » au temps du maccarthysme et contraint de s’exiler en Grande-Bretagne au début des années 1950. Avec Stanley Baker, son coproducteur et acteur principal du film, il n’a pas cherché à caricaturer les Zoulous, que l’on voit comme des guerriers courageux, disciplinés, ayant mis au point une tactique intelligente (attaquer en formant des « cornes de buffle » pour finir par encercler et écraser l’ennemi), ce qui leur permit de triompher – juste un jour avant cette bataille de Rorke’s Drift le 23 janvier 1879 – en exterminant le 22 juillet à Islandlwana 1750 Britanniques et auxiliaires africains. Mais leur armement traditionnel (une sagaie appelée iklwa, un bouclier en peau de vache, et un trop petit nombre de fusils) ne pouvait leur assurer la victoire décisive. Sans rechercher l’exactitude détachée d’un documentaire « neutre » (c’est un film « patriotique », exaltant d’abord l’héroïsme du soldat anglais), le film témoigne cependant d’une certaine connaissance des traditions zouloues : de leurs villages (avec leurs huttes nommées iQukwane), de leurs costumes, de leurs fêtes et de leurs chants ; et le roi zoulou que l’on voit au tout début est l’arrière-petit-fils de celui qui régnait en 1879 et vainquit les Britanniques à Islandlwana.
La guerre de surcroît n’est pas présentée ici naïvement comme « fraîche et joyeuse ». Bien au contraire : les deux lieutenants anglais (John Chard/Stanley Baker et Gonville Broomhead/Michael Caine) sont eux-mêmes écœurés par le massacre qu’ils commettent (Chard l’affirme : « Je ne supporterais pas une telle boucherie une deuxième fois ! »). Mais il l’ont bien commis.
Les deux principaux acteurs sont excellents, en particulier Michael Caine qui a trouvé là le premier grand rôle de sa carrière : il interprète un officier de la haute société, au départ plein de morgue (son ancêtre était déjà à Waterloo, avec Wellington en 1815), séduisant (un blond au regard minéral), qui se rallie à John Chard/Stanley Baker pourtant d’origine « plébéienne » parce que celui-ci, « simple » officier du génie, est plus ancien en grade que lui (il lui abandonne de ce fait tout le poids des responsabilités car, comme le souligne son personnage, Gonville Broomhead: « quand on commande, on est toujours tout seul quand on prend les décisions (bonnes ou mauvaises) »). Par contre on oubliera la performance de Jack Hawkins, célèbre à l’époque, qui joue le rôle (infiniment larmoyant) du pasteur suédois pacifiste Otto Witt (c’est dans sa « mission », transformée en hôpital par les Britanniques, qu’a lieu l’affrontement).
Cy Endfield a su donner un souffle à son film, porté de plus par la musique de John Barry, au rythme volontiers lent voire inquiétant quand il s’agit d’évoquer les chants de guerre zoulous (il y a une séquence étonnante où, sans les voir encore ce qui rend leur chant plus impressionnant, on entend les guerriers zoulous s’approcher en imitant le bruit d’un train à vapeur !). Les scènes de bataille (c’est le cœur du film) sont percutantes : pour suggérer tension et colère chez les combattants, le montage alterne plans panoramiques, gros plans sur les visages, focales sur tel ou tel détail des armes[2], ce qui fait ressortir le côté haletant du combat.
Mais le plus spectaculaire, ce sont sûrement les deux scènes de fusillade où l’on voit les deux, puis trois rangs de « tuniques rouges » tirer, d’abord le premier rang, puis celui-ci qui s’agenouille pour recharger tandis que le rang situé en arrière s’avance pour tirer à son tour, et ainsi de suite à plusieurs reprises. On peut ici réellement parler de chorégraphie (militaire, puisque l’objectif, qui sera atteint, est de tuer le plus vite possible le maximum de guerriers ennemis). Cela a rarement été montré avec cette efficacité au cinéma (il faudrait rechercher l’équivalent sans doute du côté du Barry Lyndon de Kubrick).
Sur un épisode méconnu en France[3] (lors de cette guerre anglo-zouloue mourut pourtant l’héritier impérial, le fils de Napoléon III, qui servait dans l’armée britannique, le 1er juin 1879), ce film rare et qui possède une vraie valeur cinématographique, grand succès populaire à sa sortie outre-manche doit être reconnu pour ce qu’il est, avec ses limites : un chauvinisme anglais passé de mode ; un grand silence sur l’injustice fondamentale accompagnant l’impérialisme et le colonialisme européen, ici pas réellement remis en cause comme il l’aurait fallu ; un tournage avec le feu vert des autorités racistes sud-africaines en 1963.
Zoulou (Coffret : Blu Ray + Livre 80 pages sortie RIMINI EDITIONS).
[1] Par contre Zoulou (Zulu en anglais) serait resté très populaire en Grande-Bretagne, et toujours régulièrement programmé à la télévision.
[2] Analyse par Florent Fourcart dans l’excellente réédition du film cette année (2026) par Rimini Éditions.
[3] Un Boer – c’est-à-dire un descendant des premiers colons hollandais, présent dans le film aux côtés des britanniques – laisse malgré tout entendre la proximité d’une guerre contre ces derniers, ce qui s’est effectivement produit peu après lors des deux terribles « Guerres des Boers » : 1880-1881 et 1899-1902.





