Vivre tout en se sachant condamné par la maladie
Le titre de ce documentaire, en forme de boutade ironique puisque c’est un vieil homme prêt de mourir qui donne ce « rendez-vous » à son médecin venu pour une dernière visite (référence à un grand succès de Salvatore Adamo sorti en 1969[1], et écho sans doute inconscient de croyances antiques, la lune qui paraît mourir et renaître cycliquement ayant, semble-t-il, été espérée comme le séjour des morts auxquels serait promise une destinée similaire[2]) résume mal ce documentaire émouvant sur la fin de vie de plusieurs patients placés en unité de soins palliatifs à Calais.
Le vieil homme en question, Jacques Boulanger, n’est pas le principal protagoniste du film de Thomas Balmès. Mais ce qu’il dit, en toute lucidité et sérénité apparentes, marque le spectateur : il en a assez de vivre, et demande seulement (à sa fille surtout, qu’on ne voit pas) qu’on ne s’acharne pas à le maintenir plus longtemps en vie ; il sait qu’après pourtant il n’y aura plus rien (même pour les vers, ajoute-t-il malicieusement, puisqu’il y aura crémation de son corps) ; il demande à son médecin, visiblement émue, venue pour lui parler une dernière fois, de ne pas « en faire trop » : « Vous m’oublierez. Je ne fus qu’un intermède dans votre vie. »
Le film est en réalité centré sur la dernière année de vie d’Amandine Beaucamps, 39 ans, professeur d’italien, mère de deux jeunes garçons, qui a appris le 7 octobre 2022 qu’elle était atteinte d’un cancer pratiquement inguérissable[3] (20% des malades survivent au maximum cinq ans). Le réalisateur la suit au long de cette dernière année, rythmée par les séances de chimio ou de rayons, jusqu’à ce qu’il soit clair que poursuivre le traitement est totalement inutile. La douleur est là, traitée au skenan (antalgique qui contient de la morphine), et qu’elle tente aussi d’alléger parfois avec des joints de CBD[4]. Tant qu’elle en est physiquement capable, elle accompagne ses enfants, soutenue par eux parfois ou même en chaise roulante (à l’école, au feu d’artifice du nouvel an, au terrain de jeux) : c’est pour eux d’abord (et pour son mari aussi) qu’elle a peur car, dit-elle, « dans ce monde qui est horrible, je me dis que je ne pourrai pas les aider. »
Elle qui, depuis qu’elle était petite (de nombreuses vidéos familiales sont insérées dans le film, montrant Amandine enfant, puis gymnaste, puis adolescente pleine de vie, ou sur un plateau de télévision chantant en patois du nord devant Jean-Luc Reichmann) avait toujours rêvé d’être dans un film, a accepté presque comme une thérapie d’être accompagnée par la caméra de Thomas Balmès. Elle intervient toujours avec un grand naturel ; elle ne « joue » pas. Il s’est agi pour elle de laisser une trace, en premier lieu pour ses enfants, mais peut-être aussi plus largement pour d’autres malades qui seront confronté au même défi : comment domestiquer la peur de la mort (à un moment de lassitude, où l’on sent pourtant qu’elle ne va pas bien, elle trouve l’énergie de dire : « l’important, c’est de prendre le jour comme il vient et de ne pas trop se poser de questions » ; y croit-elle alors vraiment ?). Elle meurt et, comme pour une autre malade décédée préalablement, le cercueil est déposé sur un petit corbillard à l’ancienne, tiré par deux chevaux blancs empanachés de noir.
L’idée la plus contestable du film est dans la présence d’un cheval nommé Peyo, employé dans l’unité de l’unité de soins palliatifs de Calais où il est censé soulager la détresse des patients, et qu’on voit donc déambuler dans les couloirs blancs de l’hôpital ou s’avancer dans l’église jusqu’au cercueil d’Amandine. Il apparaît également monté par un cavalier dans la nuit, tous deux « décorés » d’ampoules lumineuses (effet kitsch garanti). Dommage, pour un documentaire par ailleurs intéressant.
[1] C’est sur cette chanson que se termine le film, sur fond de paysage marin (la Manche).
[2] Voir Jean-Michel Ropars, Ulysse dans le monde d’Hermès, Paris, Les Belles Lettres, coll. Vérité des mythes, 2023, p. 169-170.
[3] On ne lui a rien caché : « On m’a dit dès le départ que je ne guérirai pas. »
[4] Le CBD, ou cannabidiol, est un composé chimique naturellement présent dans la plante de cannabis. Il n’est pas psychoactif et ne provoque ni euphorie ni altération de la conscience.





