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Vivre dans la peur

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Le traumatisme de l’apocalypse nucléaire dans le cinéma d’Akira Kurosawa.

Vivre dans la peur (Ikimono no kiroku) se situe dans la mouvance des films contemporains (gendai-geki) à la noirceur néo-réaliste que Akira Kurosawa porta à l’écran entre 1947 et 1955. Ici, les ténèbres en suspension d’un funèbre augure préfigurent, dans le contexte de menace nucléaire véhiculée par le film, la suie des retombées irradiantes des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.

Les prémices d’une peur eschatologique

En 1954, un essai nucléaire sur l’atoll Bikini entretînt un temps un climat de peur de contamination radio-active sur l’archipel nippon. Un de plus pour cette poudrière cataclysmique. Dans le même temps, Akira Kurosawa élabore avec son collaborateur et compositeur de longue date Fumio Hayasaka un sujet satirique relativement aux essais nucléaires et la bombe à hydrogène. Le projet prend un tour tragique avec la mort prématurée du compositeur, qui est emporté par la tuberculose. Ce dernier, qui initia le sujet, imprimera le film d’un leitmotiv musical très prégnant. La satire laissera la place à la gravité de la dénonciation.

On assiste à un drame familial psychologique sur fond de péril atomique et de menace nucléaire latente favorisé par un contexte d’après-guerre chaotique. Un Japon terrassé, défait et meurtri génère ce plaidoyer pro domo qui vire au réquisitoire filmé. Comme dans Vivre (1952), Kurosawa sacrifie à un pessimisme outrancier. Il y dévoile un Tokyo moderne innervé par un réseau de communications tentaculaire contrastant avec un habitat claustrophobique qui entretient ce fantasme de désastre apocalyptique ; et une américanisation galopante de la société nippone de plus en plus individualiste dans ses comportements quotidiens.

Clairvoyance ou sénilité ?

L’originalité mais aussi la faiblesse du film est de concentrer ce thème de science-fiction sur la seule détresse psychologique d’un vieillard à la dérive et en rupture de ban familial. Est-il clairvoyant où seulement frappé de sénilité dans ses vaticinations ? Le film ne tranche à aucun moment ce nœud gordien et s’appesantit sur ses gesticulations frénétiques et ses égarements.

Le protagoniste principal, Nakajima (Toshirō Mifune), est un richissime industriel agité convulsivement par un trauma qui, paradoxalement, le projette quelque dix ans en arrière. Il est en proie à quantité de lubies monomaniaques qui l’ont même conduit à tenter de se bunkériser dans un abri anti-atomique, lui et sa famille nombreuse légitime autant qu’illégitime.

 

 

L’opportunité lui est donnée d’émigrer à São Paulo, où il pense conjurer une fois pour toutes le sortilège nucléaire. Mais c’est compter sans les « nuages radio-actifs » d’une famille surtout soucieuse et avide de préserver le legs patrimonial. Par le truchement du tribunal des familles et de l’intervention des proches, reconnu insane, il est mis sous tutelle puis interné dans un asile psychiatrique. Un médiateur, dentiste de son état, joué par Takeshi Shimura, tout en prenant acte de la décision de la famille, se montre intrigué par le comportement symptomatique du vieux patriarche aliéné et s’interroge à son tour sur la probabilité de ses prédictions alors qu’il l’accompagne à l’asile où l’a conduit l’incendie de sa propre aciérie.

Le délire faussement prémonitoire d’un vieillard obnubilé

Le réalisme humaniste kurosawien déroule comme une espèce de film rétrospectif hors codes sur fond de péril atomique qui porterait un regard funeste et désabusé, comme dans un rétroviseur, et vivrait a posteriori les stigmates de l’irradiation, de l’holocauste et de l’apocalypse nucléaires à travers le délire faussement prémonitoire d’un excentrique obnubilé.

 

 

Toshirō Mifune n’est que le kagemusha du rôle qu’il est censé incarner

Le vieillard taciturne présente un faciès hagard et renfrogné ; marqué en permanence d’un rictus d’effroi. Toshirō Mifune, tout auréolé de son rôle dans Les Sept samouraïs du même Akira Kurosawa l’année auparavant, habite certes le personnage hanté par les affres de la mort, mais le surjoue dans le même temps ; adoptant des postures de matamore quand il agite son éventail tout en foudroyant du regard comme le sabre d’un guerrier bravache qu’il ne cessera d’incarner. Alors seulement âgé de 35 ans, il réussit sa métamorphose en septuagénaire atrabilaire courbant l’échine et tempêtant à tue-tête – sorte de Philipillus, le prophète, martelant l’imminence du Jugement dernier. Cependant, il y perd en crédibilité car il n’est que le kagemusha du rôle qu’il est censé incarner.

Nonobstant un cabotinage teinté d’un maniérisme irritant, Mifune accomplit tout de même une performance indéniable. Et l’on se prête à penser que le casting du vieil excentrique aurait pu être dévolu à son alter ego aîné Takashi Shimura, dénué lui de cette impétuosité exubérante qui dénature la vraisemblance du personnage et insiste par trop sur sa sénilité.

Malgré ses outrances et ses invraisemblances, le diagnostic que pose le substrat du film ne lasse pas d’interpeller à l’aune des évènements encore récents tels que le tsunami et le cataclysme nucléaire consécutifs à l’accident de Fukushima. On n’est plus alors dans l’anticipation mais bien de plain-pied dans l’angoisse du lendemain pour la préservation de l’espèce humaine. Comme l’énonce Kurosawa, avec un fatalisme paisible, par le biais d’un personnage de son film choral : la peur du péril atomique est une question insoluble à l’échelle de l’individu. C’est donc un constat d’échec que justifie la fin ouverte du film. L’angoisse de mort ne cessera jamais d’interroger l’instinct de conservation.

Titre original : Ikimono no kiroku

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Durée : 103 mn


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