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« Vingt-cinq photographies de Chris Marker » de Jacques Sicard

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A travers les mots de Jacques Sicard, retour sur « Si j’avais quatre dromadaires » de Chris Marker.

De 1955 à 1965, en parallèle à ses premiers essais de cinéaste (entre autres, Dimanche à Pékin, Lettre de Sibérie, Cuba si, La jetée et Le Joli mai) Chris Marker voyage et prend des photographies. 26 pays et 800 photos deviendront un moyen métrage qui sera restauré et redécouvert en 2013 un an après son décès, Si j’avais quatre dromadaires. Comme dans La jetée, les photographies se transformeront en photogrammes et par le montage, accompagnées d’un commentaire audio, deviendront film. « Si j’avais quatre dromadaires » est le dernier vers d’un poème de Guillaume Apollinaire invitant à courir le monde et à l’admirer, pourtant, les images de Chris Marker ne sont pas des photos de voyages. Il l’avait écrit lui-même, « plutôt que des photos de voyages, elles [les photos] souhaitent être prises elles-mêmes pour un voyage : un voyage dans la diversité humaine. » (1) Chacune de ces 800 photos devenues film est alors un voyage vers l’Autre, ce dernier étant à la fois un individu, un pays, une culture, un lieu et une époque. Les photographies de Chris Marker sont la Chine, le Japon, l’Irlande, la France mais aussi un moine, les enfants d’un bidonville, un soldat, le socialisme, la fin de la guerre d’Algérie, une femme, un homme. Lorsque Chris Marker ouvre son film par la phrase « Un photographe amateur et deux de ses amis commentent un choix de photos prises un peu partout dans le monde » le fait qu’il se définisse comme amateur n’est pas anodin. Le photographe amateur, de par sa liberté – il n’a rien à vendre – est au service de l’image qui se trouve en face de lui. Cette liberté qu’offre l’amateurisme que met en avant Marker est une promesse de vérité faite à chaque sujet qu’il choisit de photographier et si quelques fois cela effraye (les coiffeurs cubains qui lui courent après, rasoir à la main) le cinéaste nous indique que souvent, c’est la confiance qui prévaut : « Le nombre de fois où je me suis fait dire merci par des gens qui savaient très bien qu’ils ne verraient même pas leur photo… ». Ces « gens », Chris Marker ne nous donne pas leur nom, rarement leur métier et leur nationalité ; jamais leurs idées ou leur pensée. Cette partie d’eux est à l’extérieur du cadre photographique, hors-cadre. C’est là également que le spectateur peut trouver une place et s’inventer une histoire.

Le livre de Jacques Sicard qui vient de paraitre aux éditions La barque, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, tend à habiter cet hors-cadre. Le principe de l’ouvrage est simple : piocher dans les 800 photographies qui font le film, en choisir vingt-cinq et écrire sur chacune d’elles un court texte. Les photographies qui avaient perdu leur statut en devenant film redeviennent photos et ce chemin inverse est passionnant. Mis à part la quatrième de couverture, aucune photographie n’a été imprimée et pourtant le film de Chris Marker est partout. L’espace laissé vierge entre la photographie et le spectateur, Jacques Sicard l’occupe, se l’approprie et crée, à côté du film, une œuvre pourtant totalement habitée par lui. Les textes de Jacques Sicard ne se contentent pas de décrire les images du cinéaste mais redonnent vie à ceux que Chris Marker avait rendus éternels. « La photo c’est la chasse (…) au lieu d’un mort on fait un éternel » nous disait-on dès la première minute de Si j’avais quatre dromadaires. Jacques Sicard donne un peu de sa vie, de ses souvenirs, de son émotion (il appelle lui même ses textes des notes émodescriptives) pour sortir un instant tous ces visages de leur éternité. Forcément imparfait, car toutes ces vies ont cessé d’être ce qu’elles étaient dès l’instant où Chris Marker les a photographiées, ce travail de retour à l’origine d’une image est captivant. C’est l’œuvre d’un écrivain mais également d’un spectateur cinéphile pour qui il est vital de mettre des mots sur ce qui était caché jusqu’alors.

« Le personnage a les paupières baissées, comme endormie sur la nuit blanche de son col en fourrure. Elle va tranquille, somnambule d’un cadre qui préserve de la voracité de l’espace. » (photographie 22)

(1) « Les usages de la photographie : Il est six heures sur toute la Terre » (in Chris Marker, Paris, Cinémathèque française, 2018)

Jacques Sicard. Vingt-cinq photographies de Chris Marker, La barque. Paris 2021. 48 pages.

 

 

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