Un chat un chat

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Célimène (Chiara Mastroianni) est écrivain. Elle a un jeune fils, un petit ami avec qui elle n´a pas fini de rompre, un appartement en chantier dans lequel elle ne peut plus vivre, et un sévère problème de page blanche. En plus de cela, il y a Anaïs (Agathe Bonitzer), une jeune étudiante en lettres, qu´elle ne connait ni d’Ève ni d´Adam, tentant de s´immiscer dans sa vie pour la convaincre d´en faire le sujet de son prochain livre.

Tel est le synopsis du 4ème long-métrage de Sophie Fillières. On retrouve avec plaisir, dans Un chat, un chat, un personnage principal féminin à un moment charnière de sa vie, comme la réalisatrice nous y avait habitués avec Aïe en 2000 et Gentille en 2005. Ici, Célimène est en panne : en panne d’inspiration pour son travail, en panne d’envie, en panne d’amour, en panne de chez-soi et aussi, parfois, en panne de mots. Sophie Fillières dépeint, par petites touches délicates, le quotidien de son héroïne, bientôt perturbé par l’intrusion d’Anaïs.

L’arrivée de la jeune fille se traduit dans la mise en scène : lorsque Célimène se ballade dans les rues de Paris, Anaïs la suit, l’oblige à dévier de son itinéraire, à reculer, se place face à elle et bloque son avancée. Ces rencontres, tout d’abord subies par l’héroïne, donnent lieu à des face à face qui dynamisent le récit, jusqu’alors fluide et sans accroc. La caméra épouse les balbutiements des corps des personnages, mais par une présence pudique, dans des plans fixes maintenant une certaine distance. Si les corps ont de l’importance dans le cinéma de Sophie Fillières, c’est en tant que porteurs d’un affect, d’un état mental qui prime le plus souvent sur l’action. Les corps des personnages sont les marionnettes de leurs affects, ils subissent leurs émotions, sont les traducteurs incontrôlables des émois du cœur et de la tête.

La plupart du temps, les actions qu’entreprend Célimène demeurent donc des actes manqués, du sur-place, comme l’illustre la scène de l’achat du paquet de cigarettes, ou encore la concoction du fameux moka, en pleine nuit, lors de crises de somnambulisme. Elle fait des choses sans le vouloir, ou bien voudrait que quelqu’un l’empêche d’en faire d’autres.

Bien souvent, chez Sophie Fillières, ce sont les paroles qui prennent le pas sur les actions, bien que les deux éléments soient fondamentalement liés au corps. Les dialogues, très minutieusement écrits, et les silences qui les accompagnent ont un impact vivifiant sur le déroulement du récit, devenant même moteurs et sujets de la narration. Le langage, les mots imprègnent tout le film : Célimène, qui voudrait qu’on l’appelle Nathalie, ne sait plus sur quoi écrire, elle voudrait parfois même ne plus avoir à parler, ce qui lui arrive d’ailleurs, dans une scène où son mutisme a quelque chose de l’acte de désespoir, dans une manifestation de « blocage » du corps.

 
     

La parole est aussi le véhicule d’erreurs, de quiproquos langagiers, de lapsus, et donc de silences, offrant des instants de vraie drôlerie. La finesse du traitement des dialogues n’impose jamais de regard psychologique sur les personnages, mais les laisse exister et nous permet de capter leurs inquiétudes, leur envies et leurs désirs. Ce soucis du mot, de la phrase idéale et de la réplique irremplaçable est la marque du cinéma de Sophie Fillières, qui réaffirme de film en film la primauté du dialogue, jamais bavard, toujours subtil et précis.

Si la personnalité, carrément burlesque parfois, de Fontaine Leglou, dans Gentille, nous faisait rire, le regard que nous portons sur Célimène est cette fois-ci plein de tendresse. Chiara Mastroianni porte avec douceur ce personnage de femme qui ne sait plus très bien qui elle est, et peine à écrire sa propre vie, comme elle ne parvient plus à créer de personnages de roman.
Une scène est assez symbolique de cette recherche d’identité qui traverse tout le film. L’ appartement de Célimène, en travaux depuis le début du film, est entièrement recouvert d’une bâche. L’héroïne pénètre dans l’entrée, tire un fil posé au sol et, tout en s’y accrochant, avance avec hésitation en criant : « Il y a quelqu’un ? ». Perdue dans un environnement pourtant familier, Célimène tire ce fil que pourrait être Agathe, cette muse imposante et intrusive qui oblige la jeune femme à se chercher un peu, à refuser le sur-place dont elle était prisonnière depuis le début de l’histoire.

Sophie Fillières prouve qu’il n’y a pas besoin de louches de sentiments ou de violons pour émouvoir avec sincérité, puisque la modestie de son propos et la force de son univers personnel font de Un chat, un chat une œuvre rafraichissante, un portrait de femmes qui sonne juste et habite longtemps, qu’on ne saurait trop vous recommander d’aller voir sans tarder.

Titre original : Un chat un chat

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Durée : 105 mn


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