« Parfois, au-delà des gratte-ciel, le cri d’un remorqueur vous surprend dans votre insomnie et vous vous souvenez que ce désert de fer et de ciment est une île » (Albert Camus à propos de New York)
Timothy « Speed » Levitch, « Manhattan cow-boy » et poète-arpenteur déboussolé du macadam new-yorkais
Difficile de ne pas se remémorer à l’évocation de ce circuit touristique intra new-yorkais, le tube de Billy Joel « New York state of mind » Au lieu d’emprunter la Gray Line existant depuis 1926, le chanteur à succès avait alors pris un autocar Greyhound en 1975 pour débarquer à New York avec « chansons et bagages » depuis Los Angeles.

Quelque trois ans avant son occurrence, Timothy « Speed » Levitch pouvait-il se douter de la conjuration des terroristes kamikazes islamistes d’Al Qaïda qui aboutit aux crashs suicides provoquant l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center du 11 septembre 2001 et leur effacement du paysage new-yorkais ? Le questionnement est délibérément provocateur. Et pourtant, l’un des « gimmicks » ou plutôt « trip intérieur » du guide touristique est de tournoyer de manière enfantine sous ces mêmes tours au point de lever les yeux au ciel en direction des gratte-ciels encore debout de la « ville debout » (parmi les multiples synonymes métaphoriques dont est affublé New York) pour tituber et chanceler en se donnant le frisson de l’affaissement des immeubles sur sa personne.
L’enivrement verbeux de Levitch trouve son enracinement dans la « ville debout ».
Levitch est sans conteste un personnage singulier, un esprit exalté et enfiévré qui, tous les jours que Dieu fait, orchestre un tour éclair de la ville tentaculaire juché sur la plateforme du bus à impériale de la « gray line ». Paradoxalement, son enivrement trouve son enracinement dans « la ville qui ne dort jamais ».

Ce qui fascine d’emblée est l’érudition encyclopédique qu’il déverse avec alacrité et selon un débit de paroles à « couper le souffle » comme les immeubles vertigineux qu’il fait découvrir aux excursionnistes. Il connait sa ville comme sa poche et s’étourdit de mots dans une verbosité sur le vif qui lui vaut son sobriquet de « Speed ». Il « ressent » les moindres vibrations de cette jungle urbaine de béton et d’acier comme un natif vivant en autarcie et en immersion. Ce qu’il est. Ses théories en « roue libre » sur « Gotham city » peuvent prêter à sourire, déclencher des quolibets parmi les touristes invités à « attacher leurs ceintures » durant une traversée de la mégapole à coup sûr « inoubliable ».
Incollable pour localiser les résidences des célébrités qui ont séjourné dans la « grosse pomme », il égrène leurs noms et leurs manies alcooliques et suicidaires ou les deux dans un soliloque logomachique. Levitch entretient un rapport d’attraction-répulsion avec sa ville natale la comparant hardiment à un organisme vivant qui tiendrait, à en croire son imagination débordante, d’une sirène scintillante au profil aérodynamique.

Circularité, déambulation et agitation citadine comme métaphores d’ une existence new-yorkaise trépidante
Le ton de Levitch est nasillard, monocorde et volontiers emphatique . Sa voix râpeuse de crécelle et son babil encyclopédique peuvent en irriter certains. Il déroule des monologues aussi échevelés que sa mine mais , dans le même temps, l’on est bluffé par sa passion enivrante. Il entraîne le spectateur à l’insu de son plein gré dans sa loquacité digressive. Débridées, ses divagations poético-philosophiques déclenchent parfois l’hilarité des touristes par la manière dont il les assène plus que par sarcasme. Il confesse utiliser ce subterfuge pour draguer les femmes. A travers l’égocentrisme affiché et urticant, on ne peut s’empêcher de trouver héroïque le grain de folie de ces élucubrations qui sont la signature de l’exubérance même de cette ville inhospitalière par ses protubérances de béton.
L’esprit anxiogène de Levitch, obsessionnel jusqu’à la névrose, le porte à la rumination mentale comme un tapis roulant où ses pensées assaillantes tournent incessamment en boucle reflétant le besoin de contrôle et de certitude dans un monde incertain. Il suranalyse tout ce qui lui passe par la tête: depuis l’indestructibilité des cafards qui affleurent le béton à la turgescence ou nom des plantes qui poussent à même le trottoir de New York. Il imagine des scénarios futurs et cite incidemment H.G Wells, Thomas Paine et Henri Miller en préambule de sa croisière circulaire épinglant au passage la motivation de Greta Garbo, autre névrosée célèbre, à être une résidente occasionnelle afin de noyer sa solitude au contact de celle de la masse anonyme.
Levitch nous embarque dans une croisière où sa voix électrisante vocifère à tout va. Il apparaît à la fois comme un doux dingue, un excentrique , un marginal à la forte originalité, un anti-conformiste en dissidence. Son périple new-yorkais sinue en longues boucles à travers Manhattan. Central Park, Times square, le Rockefeller center, l’Empire State building, le pont de Brooklyn, les tours jumelles du World Trade center sont les jalons obligés du circuit touristique. Les symboles phalliques des gratte-ciels émaillent la croisière dont son point culminant: l’empire state building.

Le guide illuminé personnifie l’excentricité de New York et sa sérénité chaotique
Une séquence phare montre notamment Levitch tempêter et fulminer sur le pont de Brooklyn qui embrasse du regard la baie de New York et le panorama le plus complet de la ville. En arrière-plan se découpent les tours jumelles du World Trade Center dans un halo de brouillard prémonitoire de leur escamotage, trois ans plus tard, dans l’effroi et les gravats. Et Levitch de s’apitoyer sur son sort invoquant sa descendance qui l’a toujours considéré comme un raté pour son incapacité à contracter un travail fixe. Dramaturge frustré, il parvient tout juste à vivoter une fois en poche les 200 dollars par semaine que lui rapportent ses vacations de guide pour la Gray Line. S’interdisant de porter l’uniforme rouge que lui impose en dernier ressort sa direction, Levitch renoue avec une existence erratique.
Efféminé, dépenaillé, ébouriffé et marchant en canard, Levitch n’en reste pas moins une figure attachante un brin complaisante avec lui-même. Son mélange hybride d’esprit en ébullition confronté à une réalité morose peut déconcerter plus d’un spectateur mais sa déambulation ne laisse pas indifférent par son aspect provocateur. Le guide touristique passionné dans l’âme s’est assigné une mission: surprendre, étonner les gens dans une conscience émotionnelle de la gloire et beauté de sa ville y compris dans ses imperfections qu’ils prennent pour argent comptant. Le bavardage incessant du guide reflète l’énergie excentrique de New York , sa sérénité chaotique. Sa névrose verbeuse une quête existentielle inassouvie. La personnalité attendrissante de Timothy « Speed » Levitch ne lassa pas de fasciner Bennett Miller donnant lieu à une série qui assoira définitivement la réputation du poète-dramaturge au point de lui offrir l’opportunité de créer sa propre société de guide.
The cruise est distribué par Les Films du Camélia dans une version restaurée inédite.
NDLR: Le présent article a été dûment documenté et élaboré sans l’assistance de l’I.A. ni d’un quelconque algorithme.





