Portier de nuit, Liliana Cavani

Article écrit par

Un ouvrage remarquable sur le film scandaleux et mythique de Liliana Cavani

Sorti en 1974, soit seulement 30 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le film de Liliana Cavani avait fait scandale, et pour cause. Le sujet explorait les relations ambiguës, voire érotiques, qui peuvent unir ou rapprocher un bourreau et sa victime. Le film choquait grandement car il mettait en scène, directement devant nos yeux, à la fois l’horreur de la déportation et la fragilité des victimes des camps, sous les traits du couple inoubliable, Charlotte Rampling et Dirk Bogarde. Mais le film était encore plus dérangeant parce qu’il confrontait encore une fois ces deux protagonistes, après la fin de la guerre, comme pour réactiver et analyser les blessures ouvertes par ce traumatisme. En effet, les spectateurs eurent du mal à supporter ce face à face qui les remet en scène : Maximilian est portier de nuit dans un hôtel hébergeant des anciens nazis. Lucia accompagnant son mari, chef d’orchestre, loge dans cet hôtel. Maximilian reconnaît en elle une ancienne déportée qui était sa maîtresse. Lucia se trouve attirée par son ancien bourreau et redevient la maîtresse de Maximilian…

Philosophe, romancière et poète belge, Véronique Bergen revient sur ce film quelque 50 ans plus tard pour tenter de mieux comprendre à la fois les enjeux de ce film et l’impact qu’il peut encore avoir de nos jours. Est-il toujours aussi dérangeant, ou encore plus ? Son livre questionne l’esthétique de Liliana Cavani, la lecture qu’elle produit du nazisme, le lien d’amour qui lie un ancien bourreau et sa victime. à partir de la notion de « zone grise » forgée par Primo Levi. Il ausculte aussi la figuration des pulsions, les dédales de la mémoire, la représentation de situations extrêmes ainsi que le jeu magnifique de Charlotte Rampling et Dirk Bogarde transcende quitte à rendre l’horreur peut-être encore envisageable, ce que personne ne peut en fait ni accepter, ni même concevoir. En analysant Portier de nuit, le livre approche l’œuvre d’une cinéaste que Pasolini qualifiait d’« hérétique et de révolutionnaire ». La caméra de Cavani sonde les mouvements du désir, des forces transgressives et les points de crise de l’Histoire.

 

Véronique Bergen. Portier de nuit, Liliana Cavani. Les Impressions nouvelles, Essai coll. Réflexions faites, Bruxelles, 2021. 224 p. ill. 20 euros.

Année :

Pays :


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..