Perdrix

Article écrit par

Une merveille romantico-burlesque, par un vrai talent en devenir de la comédie française stylisée. Un film que nous avons découvert à la Quinzaine des Réalisateurs au festival de Cannes 2019.

Erwan Le Duc signe son premier film avec Perdrix et nous offre un petit bijou de drôlerie et de sensibilité. Fruit d’une longue maturation où la comédienne Maud Wyler fut très tôt impliquée, le film fait preuve d’une écriture soignée à travers une inspiration de screwball comedy américaine ainsi qu’une incarnation plus française du genre qui évoque le meilleur d’un Pierre Salvadori. Erwan Le Duc a pourtant su transcender toutes ces influences pour trouver un vrai ton singulier.

L’histoire narre la rencontre improbable entre Pierre (Swann Arlaud) modeste gendarme de province et Juliette (Maud Wyler), jeune femme venant de se faire voler sa voiture (par des nudistes révolutionnaires !). Pierre est la placidité même dans un quotidien morne et figé. Les freins sont intimes avec une famille jamais vraiment remise de la disparition prématurée du père, un l’époux chéri avec un fétichisme maladif par la mère (Fanny Ardant) et créant un sentiment d’insécurité constant pour le frère (Nicolas Maury toujours aussi à fleur de peau). Les entraves de Pierre s’incarnent à l’écran par cet environnement terne et son stoïcisme éteint face à l’excentricité des personnages et situations qui l’entourent. A l’inverse le passif de l’ouragan Juliette est peu révélé mais se devine par son agitation et attitude détachée. Pierre au contact de Juliette prend conscience de son existence engourdie et de ses envies d’ailleurs étouffées (son gout des romans d’aventures et de la poésie). Juliette se rend compte avec de la solitude qu’amène son esseullement. Le regard extérieur et les sentiments naissants mettent en lumière leur maux, une réplique de Fanny Ardant soulignant à quel point l’amour peut combler les manques insoupçonnés en chacun de nous.

 

 

La première partie du film est tout en situations décalées (l’introduction dans la gendarmerie) et comédie loufoque ou l’on sent le style peaufiné en court-métrage par Erwan Le Duc. Le réalisateur parvient à glisser de cette maitrise comique (le jeu sur les silences, la durée avant l’effet, la redite formelle) vers quelque chose de plus flottant, inégal, mais diablement touchant. Il fait confiance à la caractérisation et donc l’empathie qu’il a éveillée en nous pour les personnages afin de les laisser lui échapper et donc s’échapper eux-mêmes de leurs barrières. Une grande improvisation sur le tournage laissa aux comédiens la latitude pour façonner un ton aussi libre dans sa veine comique (la reconstitution militaire hilarante) que sentimentale, idéalement maladroite (la danse dans la boite de nuit). Cette approche fonctionne tout aussi bien chez les personnages secondaires comme ce collègue (Alexandre Steiger) prêtant à rire lorsqu’il rêvasse ou se ballade nu dans la gendarmerie, et à s’émouvoir lorsqu’il se confie sur sa solitude. Swann Arlaud peu vu jusqu’ici dans ce registre comique est épatant, visage figé a la Buster Keaton qui ne demande qu’à se dérider de colère ou de passion pour Juliette. Maud Wyler rappelle les emmerdeuses magnifiques et craquantes vues chez Rappeneau ou Salvadori (entre le débit de Catherine Deneuve et l’espièglerie de Marie Trintignant donc) et sous l’excès révèle avec finesse sa vulnérabilité. Une belle réussite dont même les imperfections cachent un cœur gros comme ça, prometteur !

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Pays :

Durée : 102 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..