Oppenheimer (Édition Collector chez Universal Pictures)

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Une réflexion sur la judéité au vingtième siècle, « Oppenheimer » est peut-être plus proche de « Stavisky » que de « Hiroshima, mon amour ».

L’opprimé peut devenir le Lion, le Arés : le sujet est passionnant, et d’actualité.

Robert Oppenheimer connaît l’allemand, il lit le sanskrit – mais il ne parle pas le yiddish. Robert Oppenheimer est appelé à l’action par la nécessité de combattre le régime nazi, son antisémitisme – mais il n’arrête ni ses recherches, ni ses collègues quand l’Allemagne perd la guerre, sachant très bien, désormais, que sa bombe atomique peut toucher toutes les cibles, sauf celle pour qui elle a été conçue. En d’autres termes, Robert Oppenheimer n’est pas seulement un American Prometheus – c’est aussi un American Mensch, c’est-à-dire un immigré juif de deuxième génération parfaitement intégré à sa culture d’adoption, et aussi, parfaitement corrompu moralement par celle-ci. Face à lui, une autre figure scientifique, celle d’Isidor Isaac Rabi (David Krumholtz) aura la charge de représenter un pendant plus fier de la judéité, qui va revendiquer facilement ses racines, et qui va graviter naturellement vers d’autres juifs. Le goral* aura voulu que Krumholtz soit réellement un migrant de deuxième génération (d’origine hongroise), là où Oppenheimer est interprété par le squelettique Cillian Murphy, faciès fascinant de Peaky Blinders, grand corps maladif irlandais et catholique.

Oppenheimer est un assimilé, donc : si on le découvre, au début du blockbuster cérébral de Christopher Nolan, dans des amphis et des colloques en Angleterre et en Suisse, c’est pour qu’il puisse mieux partir à la reconquête de l’Ouest plus tard, en rentrant au pays. Rémanence de diasporas qui ont, elles aussi, pris une route tortueuse depuis l’Europe vers les Etats-Unis. Les expériences secret défense qu’il mènera avec ses partenaires et ses associés auront lieu dans le comté de Los Alamos, soit dans un territoire duquel on va chasser les habitants natifs américains, et dans un État (le Nouveau-Mexique), qui appartenait encore à l’autre côté de la frontière quelques cent ans plus tôt.

L’iconographie du film Oppenheimer est profondément amoureuse des longs manteaux et des grands chapeaux du personnage éponyme : un peu plus, et il aurait l’air d’un vrai cow-boy, avec sa cigarette au bec, et les badges numérotés de security clearance qu’il porte, au choix, à sa ceinture (comme un étui à revolver), ou épinglés près de son cœur (comme une étoile de shérif). Le politicien amer Lewis Strauss (Robert Downey Jr.) dira d’ailleurs d’Oppenheimer qu’il était le maire, le shérif, et le deputy de Los Alamos, régnant sur une sorte de secte de scientifiques, au sein d’une boîte de pétri d’où pousseront des dérives extrêmement destructives. Los Alamos était un centre destiné à l’ingénierie d’une bombe, certes, mais c’était aussi une véritable usine à impérialismes américains, peu importent leurs sources, de l’ambiguïté idéologique d’Oppenheimer lui-même, aux dérangeantes ambitions sans affect d’Edward Teller (Benny Safdie), en passant par le répugnant militarisme rigide de Kenneth Nichols (Dane DeHaan). Sous ce prisme, Oppenheimer est à mon sens le plus intéressant quand on le prend comme une relecture ontologique des westerns Américains, où ce qui se joue n’est plus le mythe fondateur du pays** mais un questionnement sur son existence continue en tant qu’entité dominante, belligérante et malgré tout absolument convaincue de sa bonté fondamentale.

John Wayne n’est plus un lone gunman : c’est maintenant un groupe de physiciens qui se réunissent, afin que leur pays ait le pouvoir d’agir avec le swing meurtrier et la gravité d’un cow-boy fou. John Ford n’est plus un architecte de la masculinité : c’est un Chris Nolan méthodique et plein de tics, restaurateur d’une imagerie saignante ou à point qui ramène les USA à ce qu’ils sont. À savoir, le pays des armes. On ne sait pas si Nolan est parti dans l’idée de faire d’Oppenheimer une œuvre entièrement à charge – d’aucuns lui reprocheront son manque de radicalité pour ce qui est de postures de gauche, ou l’absence de représentations d’Hiroshima et Nagasaki –, mais le fait est qu’il a choisi de faire de son film une genèse explicative de la Guerre Froide. Et qu’il a choisi de situer cette genèse explicative en partie dans la chaleur de déserts américains, avec même une scène où Oppenheimer et son épouse (Emily Blunt) montent à cheval ensemble dans des reliefs montagneux. C’est forcément vecteur de sens ! Et Nolan a forcément une pensée pour le passé du cinéma états-unien, sans quoi il n’aurait pas tourné Oppenheimer en 65mm sur de la pellicule Kodak.

Théologue à ses heures perdues, Oppenheimer souffre de regrets sélectifs.

Oppenheimer serait un western. Quid des longues séquences verbeuses et procédurières dans la dernière des trois heures du film, où avocats, procureurs, et témoins, se succèdent pour faire ou défaire la carrière d’Oppenheimer, puis celle de Strauss ? Western aussi ? Western, aussi : dans le montage fiévreux de Jennifer Lame (Antoine Benderitter souligne, à juste titre, que sont reprises ici toutes les astuces de Nolan. Mais Lame aussi, qui ne travaille avec le cinéaste que depuis Tenet, y a mis sa patte : elle était déjà très douée pour faire s’enchainer plusieurs images-temps dans les films de Noah Baumbach, surtout The Meyerowitz Stories), les répliques sont transformées en coup de feu, et chaque réapparition d’un scientifique ou d’un officier est un surgissement, un twist. Par l’agencement de chacune de ces confrontations, et par le travail expert d’une montée de tension qu’on ne ressent plus tellement souvent dans le cinéma mainstream, la relation entre Oppenheimer et Strauss est transformée en duel, une lutte acide et engagée, nerveuse car elle transcende l’écart de temps entre les deux procédures (une investigation sur sa security clearance pour l’un, un vote de confiance pour l’autre). Tant pis si la mention de JFK comme d’un jeune politico cherchant à se faire connaître est peu crédible, dans la bouche d’un insider de Washington. On l’accepte, car que serait un western sans un clair de lune aussi optimiste que mélancolique, à voir poindre à l’horizon ? Que serait un western sans un héros prêt à se fondre dans les paysages Appalaches, sa silhouette disparaissant pour laisser place aux futures légendes ?

Avant tout et surtout, Oppenheimer est un western dans la manière dont il travaille sa scène décisive, soit celle de l’essai concluant pour la bombe atomique. En effet, comme le western a toujours travaillé la mise en scène de ses gunfights, la manière dont le temps paraît étiré, prolongé au maximum, avant que le premier assaillant ne dégaine, Oppenheimer fait de même avec la mise en forme de sa détonation centrale. Ici, ce temps d’attente, où les protagonistes sont censés se fusiller du regard, est multiplié. Il passe de quelques secondes à deux heures, car il doit être proportionnel à la menace inédite et gargantuesque que représente une bombe atomique. Le duel prend sa forme la plus colossale, la plus sombre : c’est un pays entier qui en tient un autre en joue, et il a le pouvoir de blesser, grièvement et générationnellement, par la simple pression d’un bouton. Nolan et Lame tirent beaucoup de leur idée de retarder autant que possible l’explosion de la bombe : quand elle arrive, on a effectivement l’impression de voir, dans une version extrêmement agrandie et extrêmement ralentie, le tir d’une balle. C’est aussi par ce principe décéléré que le spectateur n’entendra pas la détonation, attendu que le son intervient avec une latence dans les vidéos au ralenti. Surtout, quand elle arrive, l’explosion est scotchante. Même s’il avait été moins intéressant, tout le film se serait justifié par cet extrait interpellant et arrêtant, qui nous fait redécouvrir une image qui a eu 75 ans pour nous blaser : celle du champignon atomique. Nolan et Lame, ainsi que leur galerie de comédiens en contrôle total, nous travaillent au corps pendant deux heures, avant de nous donner à voir ce bombardement comme si c’était la première fois dans l’histoire de l’audiovisuel. Et ils le font en mettant dans notre regard la petitesse, la candeur, la fascination, le dépassement de tous ces hommes. Oppenheimer croyait peut-être pouvoir contrôler sa création. Mais le feu n’obéit à personne, il est son propre dieu. Il n’a ni maître, ni équivalents apprivoisables. Ce n’est pas un médicament : il n’a pas de génériques. Ni de fin, par ailleurs. Et si Nolan, dans son western, fait passer le héros sémite*** Oppenheimer de la figure d’Indien**** à celle du cow-boy, le personnage lui-même finira par découvrir qu’il ne tient pas le revolver. Il a créé l’arme, et il l’a perdue aussitôt. Elle appartient désormais au monde entier, qui l’a désirée jusqu’à ce qu’elle existe. Et qui en a immédiatement payé le prix.

Oppenheimer est disponible en Blu-Ray collector chez Universal Pictures France. Les bonus incluent, entre autres, une intervention fascinante du journaliste politique Chuck Todd. 

*Goral = le hasard, le sort, en hébreu. C’est de cette étymologie que vient le mot Graal.

**Puisque, rappelons-le, d’ici la période où se déroule Oppenheimer, le colon Américain a gagné. Il a rossé la République du Mexique, qui était, au demeurant, abolitionniste de l’esclavage, et il a soumis les tribus natives à son gouvernement.

***Les traits de Murphy sont si marqués qu’ils paraissent sculptés. Et le film est, dans le corpus nolanien, celui qui est le plus attiré par le corps de son acteur principal. Pour peu, le comédien goy pourrait être une vision d’un néo-Moïse, émergeant entièrement formé de l’eau comme le faisait Paul Newman dans Exodus (1960).

****Pendant un temps, de nombreux rôles « d’indiens » dans les westerns étaient tenus par des acteurs juifs : on pense notamment à Jeff Chandler. Il faut attendre les « new westerns » années 60 et 70, selon J. Cawelti et L. Fiedler, pour que des stars juives réinvestissent le western dans des premiers rôles.

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