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Nos héros réussiront-ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique ? (Riusciranno i nostri eroi a ritrovare l’amico misteriosamente scomparso in Africa?, 1968)

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« Je cherche après Titine » au pays des rhinos cinglés… Ni affreux, ni sale, mais plutôt subversif, sous ses dehors guignolesques.

Drame : Oreste n’est jamais rentré d’Afrique, sa femme pleure, noie son chagrin dans l’alcool et les jeux de mains. Explication : dans les contrées romaines, des tribus se réunissent le soir en cercles privés solennels pour taper des mains en rythme tout en articulant des incantations mystiques. Chaque membre en prononce un mot différent. Exemple : "Paradis. Purgatoire. Enfer. Diable. Cornes. Taureau. Vache. Lait. Mozzarella. Hippopotame’"… Hippopotame ?! Décidément Fausto – Alberto Sordi, magistral – n’est pas concentré. Du sein de sa caste bourgeoise, débordé de travail, Fausto étouffe. Il n’en peut plus, la vie est injuste, le monde est pourri, les occidentaux sont trop gâtés. Ils ont perdu le goût des sensations pures ! Incompris, Fausto perd pied, se tape sur le front et se répand en déclamations hystérico-lyriques.

Vous ne voyez pas comment nous vivons ? On joue au golf, on part en week-end avec le yacht, je fais une partie, toi, un cocktail. John, un drink pour moi, bordel d’une pipe en bois !

Lui non plus ne s’est pas remis de la disparition mystérieuse de notre ami Oreste, – nom de code : "Titino" – en pleine brousse. Il manque un sens à son existence minutée, très absurdement rendue par Scola dans un montage saccadé et désordonné confinant au ras le bol, lancé par une entrée en matière très directe. La soupape explose : la vie est trop courte ! Sa nouvelle obsession : partir à la rescousse du pauvre Titino et découvrir la mythique Afrique. Ainsi commence Nos héros réussiront-ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique ? Un titre interminable qui présage d’un tout aussi long voyage initiatique, en plusieurs épisodes.

 

 

 

Débarqué sur la terre promise, voilà notre Faust transformé, en tenue de safari chic, ornée de léopard qui lui donne cette touche si smart et si glamour… Escorté de son comptable et monsieur tout-le-monde d’acolyte – Bernard Blier, parfaite tête de l’emploi –, il s’extasie devant tant de splendeurs, les autruches, les zèbres, les antilopes, les gazelles… Dans une séquence dilatée de course poursuite animalière en quatre-quatre… Blier essuie ses lunettes… Fausto content… Blier essuie ses lunettes… On s’endort… Jusqu’à ce que le guide qui les accompagne fusille une gazelle. Fausto n’est plus content. Fausto se cogne à la dure réalité : Mais, pourquoi ? Parce qu’on n’allait pas se fader toutes les pages de ce National Geographic grandeur nature. C’est mal, très mal, de penser ça… On mérite de se faire remonter les bretelles, d’autant que ce guide va largement dépasser les bornes lorsqu’il affirmera ne pas être frère des « nègres ».

 

Moi, eux, vous, tous frères !

Il a raison Fausto, c’est quelqu’un de bien. Il a parfaitement intégré les leçons de tolérance post-coloniales. Avec la condescendance qui va avec. Notre héros se croit à Disneyland. D’où les flashs quasi hallucinatoires, et la musique de tapisserie entre galerie marchande et film de charme sixties. Toute l’Afrique elle est belle, toute l’Afrique elle est gentille. Ils ont d’ailleurs atterri en Angola, mais ils pourraient être n’importe où ailleurs sur le continent : les paysages correspondent davantage à une affiche touristique qu’à une réalité géographique. Des palmiers, des cascades, des enfants nus qui jouent dans l’eau, du soleil, du ciel bleu. Un vrai jardin d’Eden.
 
Notre éditeur a le sens du romanesque. Ettore Scola présente : Fausto ! Dans : « Fausto contre le rhinocéros fou », « Fausto et l’affaire du papillon volé », « Fausto et la hippie gothique », « Fausto contre l’horrible esclavagiste », « Fausto contre les mercenaires sans foi ni loi ». Malheureusement pour lui, on assiste aussi aux bonus ratés de sa grande fresque : « Fausto prend un râteau », « Fausto et la cuisson des macaroni n°3 explosifs », « Fausto et le vieux lion mité », « Fausto pendu par les pieds »… Même son comptable pragmatique s’avèrera plus courageux que lui. Le montage souvent audacieux – bordélique ? – entretient très justement et ironiquement le décalage entre les désirs du héros et la réalité.

Lorsqu’un rhinocéros irascible attaque le camion, comme dans les meilleurs nanars du cinéma international (confère le montage final de l’illustre Fantômas contre Scotland Yard d’André Hunebelle – il fallait y penser…) : on assiste à un carton entre un vieux métrage recyclé de rhinocéros bleuté et le véhicule rempli de nos acteurs secoués, au fil d’un montage assez long et ostentatoire pour que l’astuce soit repérable. Le film se complait souvent dans une ambiance joyeusement artificielle proche de l’univers de la bande dessinée, à coup de bruits de gifles amplifiés, de « boums » retentissants et de cadrages burlesques. Fausto croise des personnages tous aussi colorés les uns que les autres, du père Fouras collectionneur de papillons à Pedro, le voleur pot de colle, qui nous rappelle, Vie aquatique de Wes Anderson mise à part, qu’on sous-estime trop souvent le potentiel comique du portugais.

 

C’est la mouche tsé-tsé ?? – Non, bourré !

Ettore Scola ne recule pas devant la caricature : elle est le moteur d’une critique plutôt mordante de l’angélisme post-colonialiste, à une époque où le colonialisme même, s’il n’était pas d’actualité, restait très frais. Est-ce un hasard si le film est sorti dix ans plus tard en France ? Personne n’a jamais oublié que Tintin était allé au Congo, au grand damne d’Hergé. D’où l’obsession de racheter notre regard méprisant d’alors. Pensant être plus tolérant que les colons, Fausto semble toutefois tout droit sorti des gravures du XIXe qui ouvrent le générique de ce film. Le discours du justicier en plus. Les nouveaux colons ont une conscience. Fausto est un bourgeois propre sur lui, empli d’idéaux et de principes généreux – Contrôlons notre indignation. Il s’enregistre sur son dictaphone, pense à son allure, se regarde être bon, s’émeut d’un lieu qui n’existe pas, et s’enorgueillit des futurs exploits qu’il racontera en rentrant. Dans cette satire comique, Scola touche là où ça fait mal, en tirant le portrait narcissique d’un Baron de Münchhausen contemporain.
Fausto finira par retrouver Titino. Devenu sorcier dans les Terres mortes, il boit à présent du lait de guenon. Superstar de sa tribu, il leur a promis de faire tomber la pluie. Il a essayé pendant six mois. Il a suffit que Fausto arrive. Il peut maintenant s’en aller retrouver sa femme dont il n’est plus sûr du prénom pour taper des mains en prononçant des équations ésotériques lui aussi… Impossible ! Tous le supplient : Titi, ne t’en va pas ! Le charlatan blanc a réussi à asseoir sa supériorité sur du vent, il est trop bien dans ce pays où il passe pour un héros. Cette vie-là a plus de charme que toutes les villas avec piscine, il a le pouvoir de faire pleuvoir et de faire croire qu’il est quelqu’un d’important. Fausto l’humaniste rentre chez lui nostalgique, hanté par les images de sa vie occidentale, pour rejoindre un destin tout aussi factice condamné à la bronzette. Voilà les deux phases du colonialisme incarnées dans ces deux hommes.

Que nous reste-t-il de l’Afrique au bout du compte ? Défouloir, terrain de jeu et de promesses mensongères, ou fantasme écolo pour bourgeois-bohèmes contemporains en manque d’épopées ? Ce film est plus pertinent encore aujourd’hui qu’il n’était à sa sortie. Combien d’acteurs atteints de ce symptôme littéraire du syndrome de Münchhausen se donnent bonne conscience en descendant se faire tirer leur portrait idéalisé dans la cour des miracles… Jusqu’à en ramener des souvenirs en chair et en os… Il est vrai que la contrebande de pieds d’éléphants est maintenant interdite !

Titre original : Riusciranno i nostri eroi a ritrovare l'amico misteriosamente scomparso in Africa?

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Durée : 130 mn


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