Mourir à Ibiza (Un film en trois étés)

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Chronique sur trois étés à la manière d’un moderne Rohmer.

De la CinéFabrique aux festivals

Ces trois jeunes gens se sont bien trouvés : rencontre facilitée puisqu’ils étaient tous les trois dans la même école de cinéma, la CinéFabrique de Lyon. Anton Balekdjian en section écriture de scénario, Léo Couture en son et Mattéo Eustachon dans la section image. Ils étaient tous les trois dingues de cinéma, tournaient déjà moult courts-métrages, seuls ou à plusieurs et, ensemble, ils forment ce projet un peu fou étalé sur trois étés, et trois lieux différents (Arles, Étretat et Ibiza), avec des amis et camarades pour la plupart non professionnels. Très remarqué et couronné par plusieurs prix au Festival international de cinéma de Marseille cet été (Mention spéciale – Compétition premier ; Prix Air France du public ; Prix européen des lycéens ; Prix Marseille Espérance), il est maintenant distribué par Shellac qui va en faire un succès. Du moins on l’espère tant ils le méritent vraiment. De plus, avec des personnages masculins qui sont respectivement gladiateur, boulanger et marin, on pourrait aussi penser que le film s’est placé sous les auspices de Marcel Pagnol.

D’abord il y a la lumière

D’abord il y a la lumière, celle d’Arles pour commencer puisque le film débute par l’arrivée de Lena dans la gare de cette ville provençale. Elle est à la recherche de la ruelle où son ancien amoureux retrouvé sur Internet possède un appartement qu’il lui prête en promettant de la retrouver bientôt. Elle demande son chemin aux passants et, en quelques plans dans lesquels on entend presque chanter les cigales, nous sommes déjà dans leur film. Preuve d’un indéniable talent. A la lecture du générique de fin, on apprend que c’est plutôt Mattéo Eustachon qui tient la caméra ou les caméras, et que c’est plutôt Anton Balekdjian qui écrit souvent au pied levé les dialogues. Quant à Léo Couture, il compose de la musique et c’est superbe ! D’ailleurs, pour le rôle de Maurice, c’est son bassiste, Ales Caironi, qui s’y colle. Et pourtant, on ne ressent pas ces différents postes et on peut le dire sans se tromper, c’est vraiment un film collectif. Eric Rohmer peut reposer en paix, la relève est assurée puisque Conte d’été est pleinement assuré, détourné, sublimé et revendiqué par les auteurs, mais on pourrait aussi y ajouter Pauline à la plage pour l’ambiance parasols et maillots de bain. Quant à Christophe Honoré, il a du souci à se faire : la mélancolie diffuse et la musique magnifique des chansons écrites ou adaptées de Léo Couture font mouche et les séquences chantées sont enchanteresses.

La recherche du bonheur

Ensuite il y a l’amitié et l’amour qui se font et se défont (d’où sans doute le titre lui-même du film) et c’est infiniment tendre et parfois douloureux, surtout dans cette manière de dépeindre les relations homme-femme, cette recherche sempiternelle du bonheur par des jeunes adultes contemporains, bien loin des clichés à la mode, type MeToo et autres balivernes. C’est pourquoi il est très dommage que l’entretien soit écrit dans cette détestable écriture inclusive, très loin du propos du film même si Lena (et les filles en général) est de tous la plus solide. C’est d’ailleurs le projet des réalisateurs qui le définissent ainsi dans le dossier de presse du film : « On voulait parler d’une certaine lâcheté qu’on ressentait en tant que jeunes hommes hétérosexuels, de cette pression absurde qu’on s’inflige et qui nous fait agir bizarrement, ou violemment, d’une peur panique de la tendresse dont on a pourtant désespérément envie… Léna et les autres personnages féminins sont aux prises avec des personnages masculins coincés là-dedans. Nous trouvions aussi intéressant de se demander ce qu’ils pouvaient avoir à se dire entre eux, sur leurs rêves amoureux, leurs peurs… Comment ils se débrouillent avec les rôles virils qu’on leur attribue, leur capacité ou non de faire face. Ça peut provoquer des situations extrêmement gênantes, très drôles et parfois terribles. On se sentait tous les trois animés par ces questions-là et elles se sont matérialisées au fil des étés. C’est devenu une des trajectoires du film : réussir à exprimer ces sentiments sans les déguiser. Grâce au groupe. »

Des acteurs au top

Ce film en trois étés comme le précise le sous-titre lui-même constitue presque un hommage hétérosexuel au film d’André Téchiné, que ces jeunes réalisateurs avouent adorer aussi, Les roseaux sauvages. Cela tient bien sûr au sujet consacré presque exclusivement aux jeux de l’amour et du hasard, mais aussi grâce aux acteurs et actrices qui donnent le meilleur d’eux-mêmes dans une lumière et une mise en scène auréolées de la grâce de la jeunesse. On espère qu’elle s’éternisera. Ils sont tous formidables : Lucile Balézeaux (apprentie comédienne mais aussi maçonne), César Simonot, Mathis Sonsogni, Alex Caraigni, Elsa Rapu, Tony Ribas Bonet, Jonnie. Et on accorderait volontiers un mention très spéciale à Jag, amie de Lucile, qui apparaît dans le dernier volet à Ibiza et qui chante à merveille et nous envoûte à la manière d’une nouvelle Nico.

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Durée : 107 mn


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