L´idiot

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Né à Moscou (ceci a peut-être de l´importance), Pierre Léon est critique à la revue « Trafic » créée par Serge Daney et Jean-Claude Biette en 1991. Mais il est aussi réalisateur de films, dans la lignée des critiques qui, après avoir fait les beaux jours des « Cahiers du cinéma », devinrent cinéastes.

Cependant, le cinéma que défendent ou créent des artistes comme Jean-Claude Biette, Pierre Léon, Jean-Paul Civeyrac ou Serge Bozon est certes plus confidentiel et expérimental que celui de François Truffaut, Claude Chabrol et même de Jean-Luc Godard. Il n’est que de jeter un œil sur l’austère maquette en papier kraft de Trafic (hommage à Jacques Tati ?) pour s’en rendre compte. Pierre Léon écrit donc, filme aussi mais apparaît souvent comme acteur dans de nombreux films des réalisateurs cités plus haut.

Sélectionné au festival de Locarno en 2007, son film Guillaume et les sortilèges avait créé la surprise, qui se précise maintenant avec L’idiot, en hommage à Fiodor Dostoïevski justement. L’auteur russe a souvent été porté à l’écran, ce qui ne doit pas manquer de poser des problèmes d’adaptation. Pierre Léon a choisi quant à lui de réaliser un film court, à partir d’un extrait qui illustre bien la candeur et la pureté du prince Mychkine, qui incarne un personnage devenu maintenant parangon de l’honnêteté dans un monde dépravé. Sa sincérité, on le sait, ne lui permet pas de s’intégrer au monde cruel et intrigant qui l’entoure. Le passage dans lequel Dostoïevski démontre justement le caractère de son Idiot est celui que Pierre Léon a choisi : Nastassia Philippovna, ex cocotte, donne une soirée à laquelle participent quatre hommes notamment. Le protecteur de Nastassia veut se débarrasser d’elle pour faire un mariage de raison. Un autre homme est celui à qui on l’a promise contre une dot avantageuse ; il y a aussi son soupirant, marginal et ténébreux. Et l’Idiot, le prince Mychkine, qui s’est invité à la soirée parce qu’il l’aime follement et a décidé de la sauver. Au cours de cette soirée, Nastassia acceptera de jouer à un jeu pervers et nous scandalise par une attitude parfaitement immorale.

  

Ici, Pierre Léon a choisi de montrer le mécanisme du scandale. Sa mise en scène repose sur un postulat cher à l’ex-Nouvelle Vague, il ne faut donc pas s’attendre à un film en costumes et à grands effets de caméra. Caméra en chambre, pourrait-on dire, dans un appartement parisien contemporain, où des personnages habillés de manière contemporaine, sont filmés sans artifice ou presque, sorte de musée Grévin de notre temps. On a du mal ici à comprendre la superbe et le pittoresque des personnages dostoïevskiens auxquels nous sommes habitués, cette « humanité plus fantastique que celle qui peuple La Ronde de nuit de Rembrandt », selon Marcel Proust. On a beau se méfier de ce genre de cinéma minimaliste, il faut dire que le charme opère quand même, malgré ces restrictions budgétaires et stylistiques, notamment grâce au jeu des actrices : Sylvie Testud et Jeanne Balibar, dont la voix habite vraiment le personnage de Nastassia, à la manière d’une Bernadette Lafont dans La maman et la putain. Une présence qu’on n’est pas près d’oublier et qui donne au texte richesse et profondeur. « J’ai pensé que cet épisode, tendu et direct, était comme un commentaire d’aujourd’hui du roman de Dostoïevski, confie Pierre Léon. D’où, formellement, le choix de ne pas reconstituer la Russie du XIXe siècle, mais plutôt un hors-temps européen. C’est une scène sans ellipse, un film-séquence, en quelque sorte, une tragédie mondaine qui dévide les querelles mais dont personne ne sortira indemne. »

Pari en partie réussi, même si certains acteurs parviennent plus difficilement que d’autres à faire vivre leur personnage, en raison justement de cette proxémie et de ce décalage temporel. Il fallait un certain culot pour adapter ainsi un texte de Dostoïevski, car on ne penserait pas que cet auteur pourrait se cantonner à une telle austérité. Pierre Léon y réussit bien. Reste à savoir si le public, notamment scolaire, le suivra.

Titre original : L'idiot

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Durée : 61 mn


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