Le dernier film de Xavier Giannoli Les Rayons et les Ombres a tout pour laisser perplexe l’historien et le cinéphile.
Voilà donc Jean Luchaire (1901/1946), petite frappe amorale et patron de presse corrompu, champion de la collaboration avec le Reich pendant l’Occupation, justement condamné à mort et fusillé à la Libération, qui se retrouve ici métamorphosé en personnage de tragédie grecque, comme emporté malgré lui à sa perte en raison de son pacifisme avéré et de son ancienne amitié avec le sinistre Otto Abetz/August Diehl (l’ambassadeur d’Hitler à Paris et le fameux auteur de la « Liste Otto » recensant les ouvrages interdits, ceux d’auteurs juifs, marxistes ou d’opposants au nazisme). Xavier Giannoli dit en effet avoir été sensible à la dimension « formidablement romanesque » du personnage (et de sa fille, la comédienne Corinne Luchaire). Tout en étant (dit-il) conscient du « grand danger à aller conférer une humanité à quelqu’un que tout accable », il nous donne à voir un Luchaire revêtu du masque de victime tragique, tourmenté et torturé (sur ce point, la performance de Jean Dujardin est impeccable), rongé par un mal intérieur (la tuberculose) qui métaphorise son mal moral (il est vénal, et c’est un traître). Pauvre Jean Luchaire !
Giannoli, qui se déclare par ailleurs opposant résolu à la peine de mort (qui ne le serait en effet), se complaît à montrer en détail l’exécution de ce triste sire (jusqu’au coup de grâce qui lui est donné en pleine tête) ; c’est oublier qu’il y a des circonstances où l’on peut penser différemment. Au général de Gaulle auquel on demandait ce qu’il fallait faire du chef milicien Paul Touvier, l’homme du 18 juin avait répondu : « Touvier ? Douze balles dans la peau ! »
Rappelons les faits. Grâce à l’appui des Allemands, Luchaire put prendre le contrôle de l’ensemble de la presse parisienne. Il fonda d’abord à l’automne 1940 le Groupement corporatif de la presse quotidienne parisienne, qu’il présida ; puis en juin 1941 la Corporation nationale de la presse française (CNPF) pour la zone occupée, qui s’arrogeait le droit de délivrer les cartes professionnelles aux journalistes de cette zone. En novembre 1940, Luchaire avait fondé le journal collaborationniste Les Nouveaux Temps avec l’aide d’Abetz. Cela lui permit surtout de mener grand train à Paris, entre dîners mondains, réceptions et parties fines.
Le vrai Jean Luchaire n’avait par conséquent rien à voir avec l’idéaliste dévoyé qui nous est montré dans ce film. C’était un médiocre, un jouisseur sans scrupule, un profiteur de guerre (et l’on comprendrait presque les insultes dont l’accable dans une scène du film Louis-Ferdinand Céline, antisémite fanatique et « sincère » qui lui crache au visage tout le mépris qu’il lui inspire). Xavier Giannoli a choisi de tout relativiser : ainsi, pour justifier sa corruption, ses détournements de fonds, les hauts salaires qu’il s’octroie Luchaire ose-t-il dire que « quitte à être l’homme le plus haï de France, autant se servir en ramassant en compensation tout l’argent possible » ; à quoi son ami Abetz ajoute, sans doute pour lui donner bonne conscience : « Vivre, c’est se compromettre ! » Luchaire, promu ainsi au rang de martyr, peut ensuite déclarer sans remords à Céline pour tenter de regagner son « amitié » : « Je suis devenu totalement antisémite. »
Pire ! Le réalisateur fait appel à Victor Hugo et à un recueil de ses poèmes publié en 1840 pour le titre de son film Les Rayons et les Ombres ; on voit et on entend en effet un officier autrichien de la Luftwaffe qui déclame devant Corinne Luchaire ces vers[1], réutilisés ici pour justifier l’injustifiable :
Tout homme sur la terre a deux faces, le bien
Et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien.
Les âmes des humains d’or et de plomb sont faites.
Ce film flirte souvent avec le grotesque. Ainsi dans une scène pourtant réussie et spectaculaire, celle du retour le 15 décembre 1940 des cendres de l’Aiglon à Paris, de nuit dans les Invalides éclairés par des faisceaux de projecteurs, Xavier Giannoli n’a-t-il rien trouvé de mieux que d’illustrer cette séquence par un extrait du Requiem de Mozart, le Dies Irae ! À cette occasion la voix off de Corinne Luchaire rapporte qu’il avait été imaginé de faire venir Hitler et Pétain à Paris pour la cérémonie, les deux devant se tenir réunis devant le cercueil, promettant la construction d’une « Europe nouvelle » enfin pacifiée : comme François Mitterrand et Helmut Kohl à Verdun le 22 septembre 1984 ?
D’une façon générale, on se prend souvent à sourire (cette fois-ci comme cinéphile) devant les « clins d’œil » appuyés du réalisateur :
– Pour signifier la compromission de Luchaire avec ses bailleurs de fonds allemands, lors de la sortie du premier numéro des Nouveaux Temps, un plan montre un instant une main sale, tâchée d’encre (subtil !).
– Un raout mondain de collaborationniste est dominé par un immense portrait d’Hitler qui manifestement toise de son mépris ironique les participants (intelligent !).
– Le film développe tout au long (et dieu sait qu’il est long : 3h15 !) une métaphore filée entre corruption morale et pourrissement intérieur de Luchaire et de sa fille, tuberculeux qui crachent à qui mieux-mieux leurs poumons (profond !). Ce que commente ainsi Corinne Luchaire : on avait en permanence « un goût de sang dans la bouche, un goût de mort. »
– Les scènes d’orgies sexuelles et plus encore alimentaires se multiplient, et lors de l’une d’entre elles on aperçoit au mur la francisque du maréchal avec en contrepoint – pour s’en moquer (subtil !) – la fameuse devise moralisatrice et réactionnaire du pétainisme : « Travail, Famille, Patrie ».
– Xavier Giannoli étant – on l’a dit plus haut – un adversaire déterminé de la peine de mort (quel sens cela peut-il avoir entre 1940 et 1945 quand l’adversaire est le nazisme exterminateur ?), il insère dans le réquisitoire final du procureur (Philippe Torreton) au procès de Luchaire des plans montrant les étapes avant l’exécution du condamné : découpage de pièces de tissus pour indiquer aux tireurs où viser au cœur ; le moment où on fait enfiler à Luchaire sa dernière chemise ; le passage d’un prêtre venu apporter le réconfort spirituel au mécréant ; le dernier repas du condamné ; etc. C’est dire si, constamment distrait par ces apartés, l’on écoute avec attention l’argumentaire de l’accusation…pourtant sensé rétablir (à la toute fin du film !) l’odieuse vérité historique du personnage.
Certes le réalisateur ne pouvait pas tout montrer et tout dire sur le Paris intellectuel et politique de cette époque. Mais l’on s’étonne cependant de n’entendre jamais mentionné les noms de Fernand de Brinon, représentant du gouvernement de Vichy auprès du Haut-Commandement allemand dans le Paris de l’Occupation ; ou de Karl Oberg, général SS, « chef supérieur de la SS et de la Police » pour la France. De la même façon à part Céline on ne voit guère les écrivains et artistes de la collaboration, vaguement cités au détour d’une phrase, par exemple Lucien Rebatet, l’auteur du best-seller de l’Occupation Les Décombres (1942). Sacha Guitry, qui a bien « profité » pendant la guerre, est mentionné une fois.
Ce Tout-Paris de la pourriture, qui se retrouvait dans les grands restaurants (Ledoyen, Maxim’s, La Tour d’Argent, etc.), est donc très superficiellement donné à voir. Il conviendrait pour s’en faire une idée plus exacte de lire plutôt le Journal d’Ernst Jünger. Celui-ci, qui mange une bouillabaisse chez Drouant le 25 juin 1941, y retourne une dernière fois en janvier 1944 avec Abel Bonnard et le lieutenant Heller (de la Propagandastaffel). Il se trouve (écrit-il dans ce journal) « le soir du 4 juillet 1942 à La Tour d’Argent « d’où l’on voit la Seine et ses îles comme du dining-room d’un grand avion (…). On a l’impression que les personnes attablées là-haut, consommant les soles et les fameux canards, voient à leurs pieds, avec une satisfaction diabolique, comme des gargouilles, l’océan gris des toits sous lesquels vivotent les affamés. En de telles époques, manger, manger bien et beaucoup, donne un sentiment de puissance. » »
Le personnage qui semble avoir le plus intéressé Xavier Giannoli est Corinne Luchaire (1921/1950), interprétée avec conviction par Nastya Golubeva (fille de Leos Carax, toujours cet entre soi du cinéma français). Ce n’est guère qu’une midinette inconsciente, fascinée par la réussite apparente de son père, qui semble n’avoir rien compris aux évènements (« On s’aveuglait », dit-elle dans son récit en voix off) ; elle ajoute : « On était occupé et moi je n’avais jamais été aussi libre » (libre de commettre tous les excès : elle va épouser un trafiquant du marché noir : Guy de Voisins-Lavernière, puis en 1944 a une liaison avec un officier autrichien de la Luftwaffe – celui qui lui lit du Victor Hugo – dont elle aura une fille, Brigitte). Le film montre son dépucelage, et sa joie de l’avoir été – dépucelée – malgré la douleur. La douleur va de fait marquer tout son parcours : devenue tuberculeuse comme son père, elle se voit interdite de jouer, aucune compagnie d’assurance ne voulant plus assumer de la voir sur un plateau avec le risque qu’il faille interrompre un tournage. Elle doit faire des séjours en sanatorium, où elle subit d’atroces opérations contre le pneumothorax. Mais quand on voit à l’écran le pauvre corps torturé de Corinne Luchaire, comment ne pas penser plutôt aux corps des millions de Françaises et de Français à l’époque affamés par suite (notamment) des prélèvements allemands ou – pire encore – aux corps des Juifs déportés, assassinés et brûlés dans les fours crématoires du régime qu’Otto Abetz et Jean Luchaire ont fidèlement servi ?
Corinne Luchaire a beau répéter comme un leitmotiv une réplique sortie de son seul grand succès au cinéma, Prison sans barreaux (Leonide Moguy, 1938) : « Je suis innocente ». Comment pourrait-on la croire ? Et comment pourrait-on réellement s’émouvoir de son sort et de celui de son abominable père ?
[1] Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres, XLIV, Lettre à Mademoiselle Louise B.-Sagesse, II.





