L’Entente. La face cachée d’Alexandrie

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Dans une Egypte rarement montrée ainsi, industrielle et polluée, corrompue et minée par le trafic de drogue, Mohamad Rashad développe une belle histoire d’amour entre deux demi-frères, sublimée par la photographie et des décors très photogéniques, et soutenue discrètement par la sombre musique de Tony Overwater.

Ce premier long métrage du réalisateur égyptien Mohamad Rashad nous entraîne dans un univers rarement montré à l’écran (d’où le titre : L’Entente. La face cachée d’Alexandrie) : celui des banlieues industrielles d’Alexandrie, métropole multimillionnaire toujours évoquée pour son passé antique (Alexandre le Grand, le Phare, la Grande Bibliothèque, etc.), mais rarement pour son présent. On ignore sans doute en Occident qu’Alexandrie, premier port d’Égypte, est aussi une grande ville industrielle qui représente environ 40 % de toute la production industrielle du pays : le film a pour cadre une usine sidérurgique élaborant fer à béton, fils et produits plats avec des machines obsolètes et beaucoup de main-d’œuvre travaillant dans la poussière et la crasse (il n’y a aucun respect des normes de sécurité ou environnementales). C’est l’Égypte réelle – loin de celle fabriquée pour les touristes – qu’on voit ici, avec ses immeubles dégradés, ses rues encombrées de déchets, ses longs trajets à pied et en bus pour se rendre à l’usine, sa forte imprégnation religieuse (invocations permanentes à Allah, séparation des sexes), mais aussi sa corruption, l’inefficacité de ses cadres, les bagarres entre bandes rivales pour le contrôle des quartiers, la drogue qui circule grâce notamment au gang dit « de la Montagne ».

Mohamad Rashad, diplômé en génie civil de formation, dit s’être inspiré pour son film du récit d’un jeune homme rencontré par hasard, dont le père était décédé tragiquement sur son lieu de travail, et auquel l’entreprise avait accepté (à titre de compensation, pour le faire taire ?) de l’employer… au même endroit où son père était mort. Tiré donc d’un événement réel, L’Entente suit deux frères — Hossam, 23 ans, ex-adolescent turbulent et dealer passé par la case prison (hanté par son passé et celui de son père mort), et son demi-frère Maro, 12 ans, qui découvrent leur nouveau emploi et comprennent vite que leur père n’est pas mort accidentellement, mais par suite d’une négligence du responsable de la sécurité de l’usine et du patron.

Les deux demi-frères vont réagir différemment : Hossam, soucieux de tourner la page de son adolescence délictueuse, veut « s’écraser » et se plie aux ordres de ses nouveaux chefs (il entame aussi un début d’idylle amoureuse avec l’une des employées féminines de l’usine, qui a « flashé » sur lui) : pour satisfaire son « boss », il va jusqu’à reprendre contact avec le milieu de la drogue pour alimenter la consommation de celui-ci. Le jeune Maro, lui, refuse les compromissions : il veut venger son père, et reproche donc à son frère sa lâcheté : il parviendra en effet à sortir Hossam de sa soumission servile à l’autorité (mais le mystère plane sur la mort finale du responsable de la sécurité : accident ou assassinat ?).

Le film de Mohamad Rashad n’est pourtant nullement un film à thèse, ou un pamphlet politique. Magnifiquement interprété par des acteurs aux visages très expressifs (un comédien de théâtre Hadam Shukr pour Hossam ; Ziad Islam pour Maro), entourés de vrais ouvriers, c’est un beau portrait d’êtres qu’unit malgré tout amour et tendresse (Maro se blottit plusieurs fois dans les bras de son frère, lui « emprunte » son teeshirt, est fier de lui quand il se résout enfin à passer à l’action et réparer les torts faits à la famille). L’Entente est un mélange réussi de dureté et de tendresse. Autre élément positif : comme le déclare le réalisateur, les lieux sordides de l’usine où les frères travaillent sont très photogéniques (idem pour l’environnement sec et presque irrespirable de la banlieue) et recèlent une vraie beauté qui amplifie la dimension dramatique du film (on ne voit plus rien de tel aujourd’hui dans le cinéma occidental qui – suite à la tertiarisation des économies et aux délocalisations – ne sait plus filmer le monde industriel et la classe ouvrière).

Même douloureux dans sa consternante conclusion (Hossam n’échappera pas à son destin d’éternel marginal, et Maro, peut-être, continuera à ruminer ses désirs de vengeance avec le couteau de son demi-frère, tandis que leur mère reste recluse chez elle, paralysée par ses douleurs à une jambe, qu’elle ne peut soigner – faute d’argent – qu’à l’aide d’une pommade dérisoire), c’est un film où s’exprime une belle et positive soif d’amour  (entre les deux frères, entre Hossam et la jeune fille à l’usine).

Avec de riches renversements de positionnement : alors qu’au début c’est Hossam qui semble le « héros » déterminé et sans reproches, on apprend peu à peu que c’est plus compliqué (il traîne un lourd passé derrière lui, et le personnage le plus fort, c’est bien son jeune frère Maro). De la même façon l’ouvrier (Mostafa) qui formait un binôme avec le père d’Hossam, et qui de prime abord semblait être un « mauvais homme », responsable de l’accident fatal du père, se révèle un homme bon qui n’a aucune responsabilité dans cet accident, et il sera l’un des rares prêt à aider Hossam à fuir la police.

On le comprend : L’Entente. La face cachée d’Alexandrie, s’il n’est pas un chef-d’œuvre absolu et si son rythme semble parfois un peu lent, est un vrai beau film à ne pas manquer, original, peut-être la marque d’un futur grand réalisateur (il faut de plus remarquer l’utilisation judicieuse de la musique du compositeur Tony Overwater pour souligner les moments les plus dramatiques). C’est une réussite, qui vaut bien des navets tant vantés par la presse cinématographique en France et ailleurs…

Sortie en salle le 6 mai

 

A pied vers l'usine dans la banlieue d'Alexandrie

Titre original : Al mosta'mera

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Durée : 1h34 mn


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