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Le post ado dans le cinéma français

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Depuis la figure type d’Antoine Doinel, le passage de l’enfance – ou l’adolescence – à l’âge adulte reste pour certains acteurs un véritable défi. Exemple, avec deux cas : Jérémie Rénier et Isild Le Besco

On ne l’a pas vu grandir… c’est un peu ce que l’on se dit, voyant Jérémie Rénier incarnant Lucien, ce jeune avocat happé par le doute et dépassé par la routine du couple dans Coupable, le dernier film de Laëtitia Masson. Ou plutôt, on s’est refusé, au fil des ans, à accepter de voir ce jeune comédien, révélé en 1996 à 14 ans, dans La promesse des frères Dardenne, devenir un homme, un vrai, à l’écran. Le cas n’est pas nouveau de la visibilité du passage d’un âge, d’un « état » (l’enfance, l’adolescence) à un autre (le statut durement acquis d’homme ou de femme à part entière). Antoine Doinel, l’alter égo de François Truffault incarné sur une période de près de vingt ans (cinq films, de 1959 à 1978) par le lunaire Jean-Pierre Léaud, reste encore aujourd’hui LA référence, l’exemple le plus précis de ce travail d’évolution.

Le regard n’est pas, ne peut être tout à fait le même devant Louis Garrel (qui fut certes employé dans sa petite enfance par son père Philippe Garrel, le temps de deux films, Les ministères de l’art et Baisers de secours, mais ne « débuta » vraiment qu’en 2001, à 18 ans, dans Ceci est mon corps, de Rodolphe Marconi) et Jérémie Rénier. Du premier, à l’évocation de ses débuts, de sa « révélation », vient immédiatement en mémoire son rôle de frère incestueux d’Eva Green dans Innocents (Dreamers), de Bernardo Bertolucci (2003)… déjà un peu « homme », bien que très jeune (20 ans). L’immanence de son talent, dans le dernier film de son père (Les amants réguliers, 2005), qui lui valu le césar du jeune espoir masculin en 2006, et surtout dans les trois derniers de Christophe Honoré (« son » François Truffault ?) fut la marque d’une adolescence persistante, d’une confrontation tardive à l’Oedipe (Ma mère, 2004), aux douleurs et trésors de la fraternité (Dans Paris, 2006)… à la fin cruelle d’un premier amour, voire la révélation d’une identité sexuelle insoupçonnée (Les chansons d’amour, 2007).

Du second, la même question ravive donc le souvenir d’Igor, le fils se découvrant un père esclavagiste (Olivier Gourmet) dans le film ayant fait des frères Dardenne les cineastes de référence du réalisme d’aujourd’hui. Se retrouvant près de 10 ans après pour L’enfant (2005), certes les perspectives ont migré (le fils est devenu à son tour un père indigne, bien que Jules ne soit pas Igor), mais la crinière blonde, la fougue, la vélocité butée sont les mêmes : c’est bien Jérémie, l’enfant sauvage, que nous retrouvons (qui ne nous a pas quittés, malgré son parcours désormais riche et assez impressionant). Au présent de son âge adulte (il est né le 6 janvier 1981) se superspose, dans ce film et ailleurs, l’éternité de ses premiers élans. Persistance d’une origine qui serait bien pesante, étouffante si le talent de l’acteur ne le poussait à en jouer de manière plus ou moins consciente (sa composition du personnage de l’avocat « en couple » de Coupable tire son intérêt d’un travail avoué sur le décalage entre la réalité de son apparence de jeune homme et le côté « toc » de son costume, sa barbe… sa démarche).

Le plus flagrant équivalent féminin de Rénier, si l’on tient compte de l’épanouissement de sa carrière, du nombre de films ayant capturé ses titubations et avancées, est sans nul doute Isild Le Besco. Issue d’une famille de comédiens (sa mère, Katherine Belkhodja, fut, entre autres, la muse de Chris Marker dans Level Five, 1997; sa soeur Maïwenn, aujourd’hui cinéaste, a débuté chez Luc Besson), Isild trouva en Emmanuelle Bercot un regard fort sur son adolescence, la cinéaste mettant en scène avec intelligence et pudeur au travers d’un court (Les vacances, 1997) et d’un moyen-métrage (La puce, 1998) les différentes étapes de l’émancipation d’une jeune fille. Entre fuite d’une famille et initiation au sexe par un homme mûr, ces deux films sont encore aujourd’hui ce qu’il y a peut-être de plus troublant, mais aussi de plus précis en matière d’acccompagnement d’une très jeune comédienne (née le 22 Novembre 1982). Au scabreux redouté est préféré le suivi minutieux et elliptique des étapes d’une découverte de soi, au spectacle de la sexualité, sa naissance…

Naissance d’une sexualité qui ne quittera plus les emplois suivants (et pléthoriques : près de trente rôles à à peine 25 ans) d’une comédienne dont le jeu ne se dépare jamais d’un travail souvent déroutant sur le corps, sa vitalité, sa mise à nu régulière. Généreuse, Isild l’est dans tous les sens du terme ; c’est un peu sa singularité, ce qui semble inspirer tellement de jeunes auteurs ou de cinéastes exigeants tels que Benoît Jacquot qui, depuis Sade (2000), semble avoir trouvé en elle la source première (discrètement passionelle), la matière incandescente de ses divagations (A tout de suite et L’intouchable n’existent au fond que par et pour elle…). Tout dans sa carrière, jusqu’à ses propres réalisations (elle a signé deux films : Demi-tarif en 2003, sur les errances et quatre-cent coups d’enfants délaissés, puis Charly, en 2007, sur la trouble rencontre d’un ado – joué par son jeune frère Kolia Litscher – et d’une marginale – Julie-Marie Parmentier, autre exemple d’actrice « femme » en devenir), s’imprègne de cette frontière entre découverte et affirmation du corps, de l’identité. Ce à quoi Jérémie Rénier tente d’accéder de plus en plus à travers  ses derniers rôles (la crédibilité d’une stature d’homme marié, en pleine expansion professionnelle, voire père de famille – dans L’Heure d’été, nouveau film d’Olivier Assayas, sorti le 5 mars), Isild le Besco semble presque le fuir, tout du moins le différer pour un temps encore.

Ces deux comédiens ne sont que des exemples, les plus récents et directs, de ce si vaste et périlleux sujet qu’est le passage, la « croissance » cinématographique des teens français (effectivement, Jérémie Rénier est belge, est-ce bien grave?). A travers eux, c’est indirectement à Emilie Dequenne (de Rosetta, des Dardenne à Une femme de Ménage, de Claude Berri), Robinson et Salomé Stévenin, Vahina Giocante (de l’ado violée de Vivante à la vamp de 99 F) que l’on pense… D’où viennent-ils ? la question ne se pose plus (de l’enfance, l’adolescence au cinéma surtout, pour la plupart). Où sont-ils (jeunes adultes, post-ados, entre 25 et presque 30 ans) ? Où vont-ils? On l’espère très loin (aussi loin que semble déjà être allée la sublime Natalie Portman, enfant perdue de Léon devenue femme libérée dans Closer, souvenir amoureux dans le dernier Wes Anderson)… Car à travers eux, c’est bien l’idée même d’ « Histoire » du cinema (d’histoires toutes singulières  dans le fleuve centenaire du cinéma) qui prend son sens… au long cours.


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