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Le Diable, tout le temps

Article écrit par

Analyse du dernier film d’Antonio Campos, disponible uniquement sur Netflix.

La corruption

Le film de Campos réunit des Américains autour d’une foi qui leur appartient, qui les tord, les maltraite et les trahit en dernière instance. En cela, il construit un corps à dix têtes, abominable de complexité, monstrueux dans son rapport au christianisme, qui tient l’Amérique en joue. Le film flotte, par analogie, et de la même manière que ses personnages, dans une hybridité glaçante qui insuffle à leurs actes une indétermination inquiétante, les trajectoires physiques et morales qu’ils se décideront à suivre se soldent à l’envolée. Dans quel genre s’inscrira la prochaine action, et dans quel genre se modèlera sa répercussion ? Entre horreur, policier, teen movie, récit vengeur, tout se mélange, tout existe sur un même plan hybride et étrange.

 

Une Amérique décentralisée

La carte, ses routes en enfilades, multicolores, suivies par des yeux, une voix, un doigt, soulève le magma complexe de l’Amérique annexe.

C’est un objet omniprésent, elle ouvre le filme, la voix off nous confesse les lieux du drame face à elle, et leur insuffle une étrangeté provinciale. En Ohio, précise t-elle, personne ne saurait situer les villes qui feront se rencontrer les trajectoires hétéroclites de tous les personnages. L’espace dans lequel chaque vie se juxtapose, co-existe, façonne celle des autres, est une table d’opération qui permet la classification, l’ordonnance logique de ce corps hétérogène. C’est ici que ceci explique cela. Quelque chose les attire tous. L’Amérique profonde comme hétérotopie, où l’homme trahit sa race.

Knockemstiff, Coal Creek, Meade: trois villes formant une trinité qui submerge les personnages, qui comme qui dirait boucle la boucle, et referme l’Amérique sur elle même. Seul Arvin, garçon, puis jeune homme, reliera de son parcours les trois espaces pour mieux s’en extraire, créant ainsi le possible échappatoire. À Knockemstiff il devient orphelin, à Coal Creek, il grandit, y voit sa soeur mourir, à Meade, sa vie commence, ses parents se rencontrent. Au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit, Amen. Il s’est envolé.

 

 

Un imaginaire Américain

Les figures phares qui hiérarchisent le pouvoir politique des petites villes américaines, et qui imposent avec elles un imaginaire américain spectaculaire et aliénant, corrompent toute possibilité de faire société. Le shérif, le bandit, l’orphelin, la serveuse de diner, le vétéran, le tueur en série, l’auto-stoppeur. Ce sont là des positions qui les pourrissent tous de l’intérieur, ils sont dévorés par leur rôle social, dans un schéma connu qui leur échappe pourtant. Le shérif veut être réélu, sa sœur tueuse en série est un poids. Le pasteur cherche à faire corps avec son dieu, il tue sa femme et tente de la ressusciter en vain.

L’Américanisme contamine jusqu’à la musique du film, de Brenda Lee à Jackie DeShannon, l’hyper mise en scène du combat et/ou du meurtre prend un sens nouveau. L’effet de « cool », d’ironie, de jouissance du massacre à la Tarantino, d’une musique en décalage avec la violence efficiente à l’écran, (et souvent exploité par cinéma américain en général), se perpétue selon un autre rapport de consécution: ici c’est une critique même du spectaculaire.

 

Un christianisme subjectif

Si la foi est un objet de tension morale, d’ordre logique, et d’un commun accord entre l’homme et lui même, elle est rendue caduc dans le film. Chacun fait foi, comme chacun ferait sens. C’est l’anarchie. Il n’y a pas d’unité, pas d’ordre, pas de tenue. Willard, revenant du Vietnam, traumatisé par la vision d’un soldat cloué et écorché vif sur une croix, perd la foi. Il la retrouve de retour en Amérique à Knockemstiff. Installant lui même son institution, sa croix dans le jardin particulier de la maison qu’il vient d’acheter. La propriété. Ce dieu est à moi, je l’ai fait mien. C’est autre chose qu’il sent, sa puissance à lui, son pouvoir conquérant de création. Ce sentiment se transmet d’un personnage à l’autre. Le tueur en série assassine pour prendre une belle photo et sentir le moment où le  déterminisme d’une vie lui revient entièrement, cela, il veut l’immortaliser. Il appelle ses victimes des modèles. Il pense les façonner. Le pasteur tue sa femme pour mieux pouvoir la ressusciter. Le nouveau pasteur se sert de la parole divine comme d’un appât pour attirer de vierges jeunes femmes. Ogres et vilains féroces. Face à eux s’imposent les figures angéliques qui jalonnent le récit et qui sont sacrifiées par les autres protagonistes. Ellen, sa fille Lenora, et son enfant après elle. Le meurtre est perpétré encore et encore. Elles resteront fidèles à dieu jusqu’au bout, sans compromis ni réédition. Si Lenora pense au suicide après que le pasteur l’ait insultée, jusqu’à se passer la corde autour du cou, son corps ne s’encrant à la vie que par son repos sur un sceau, elle se reprend, elle a fait erreur, elle veut vivre et elle peut vivre. Elle glisse du sceau.

 

 

Arvin

Le jeune garçon voit sa mère mourir, son chien se faire tuer par son père en sacrifice pour sauver sa femme, et ce même père se suicider devant l’inefficacité de son dieu. Parce qu’il est athée, il est témoin des abominations de la foi humaine. A quoi croit-t-il ? Qu’est ce qui l’anime différemment des autres ? Il est celui qui est mis devant le fait accompli, dévotionnel, non aux cieux mais à la terre. Son chien meurt, il tient à l’enterrer… comme sa mère. Il n’est pas sûr de comprendre ce que cela veut dire, il se fiche de la signification. Sa sœur meurt, il la venge, tue le pasteur qui l’a poussée au soi disant suicide. Il est pris en auto-stop par le couple assassin, il les élimine pour se défendre, et rachète par la même les âmes de toutes leurs victimes. Les femmes et les hommes tombent autour d’Arvin et les diables, qui leur font outrage sont damnés par sa main. Mais, il les absout tous à la fin, ce ne sont que des hommes, n’ayant rien de mystique,  qui appartiennent à la terre. Alors qu’il s’enfuit de Knockemstiff, une voiture le prend en auto-stop ; il s’endort côté passager. Il perd la notion du moi, sent plusieurs strates de temps se superposer, plusieurs visions l’envahir, ses souvenirs se mélangent à ceux des autres personnages: il a intégré tout le monde. Le film choral se centralise en dernière instance sur un personnage uni, qui a avalé tous les autres. En cela, il s’impose comme nouvelle figure christique pure, d’incarnation.

 

L’ellipse, le lieu immatériel

Chaque destin est contaminé, incisé par les ellipses qui construisent la trajectoire des autres. La mort d’Ellen dans la vie de Willard est annoncée clairement par la voix off et on ne peut empêcher la jeune femme de partir, elle est condamnée. Son meurtre à proprement parlé, ne sera efficient, rendu visible, que bien plus tard. L’infiniment plein dans l’infiniment vide, et tout cela sous nos yeux. L’ellipse est le lieu du mystère christique. Et, si l’on voit le meurtre d’Ellen plus tard, le suicide de Willard est ellipsé,  sans jamais être totalement élucidé par et à l’image. Arvin le retrouve déjà vidé de son sang et jamais le film ne reviendra sur son exécution. Le morceau de bravoure, le visage de la souffrance, est accordé aux honnêtes gens, ceux qui ont cru en un dieu qui les dépassait, celui de la terre ou celui du ciel.

 

 

Dieu ?

La voix off est omnisciente, elle n’a aucun corps dans aucun espace réel. C’est celle du maitre, c’est celle de Dieu. Mais pas du leur. Tous, à l’exception d’Arvin et des figures angéliques de femme, le rejette. Ils ont toujours un coup d’avance, et elle se voit reléguée au rang de commentatrice. Dès le début du film, le destin des personnages lui échappe, ce n’est pas lui qui le crée, il en est simplement témoin. Par conséquent, il ne peut rien pour eux et les regarde se détruire. Il est assez clairvoyant sur leur condition morale, mais jamais il n’a la liberté de déterminer leurs actions prochaines. Il ne sait les aider. Voilà pourquoi la voix se tait lorsqu’ils la prient tous à grand coup de cries, de fièvre et d’ivresse. Cela rejoint l’idée première du film sans genre, hybride, qui par conséquent comporte une part d’imprévisible. Il prend des détours, bute aux impasses du commun, et recommence un nouveau parcours.

 

 

Disponible uniquement sur Netflix

 

Titre original : The Devil All The Time

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Durée : 138 mn


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